
J’ai soixante-quinze ans et je suis encore une fille. Ma mère a quatre-vingt-dix-sept ans. Quand la factrice entre dans notre cour de village, elle s’arrête toujours un instant pour nous regarder. Deux femmes aux cheveux blancs assises sur un vieux banc sous le pommier
.
Nous avons toutes les deux élevé des enfants partis vers les villes pour chercher une vie meilleure. Nous avons toutes les deux enterré nos maris — des hommes travailleurs, bons, dont les mains sentaient la terre et la fatigue honnête. Nous portons en nous tout un siècle.
— Maman, regarde-nous donc, dis-je en riant lorsque nous avançons lentement vers la cuisine d’été. — La boiteuse guide l’aveugle.
Elle rit de ce même rire clair que je connais depuis l’enfance, quand elle savait préparer une grande table familiale à partir de presque rien.
Mais parfois, c’est difficile. Le silence de la maison pèse. Mes articulations me font souffrir quand le temps change et que je l’aide à se lever. Ses mains tremblent tant qu’elle ne peut plus boutonner son gilet de laine préféré, et ses yeux ne distinguent plus qu’un voile là où se trouvait autrefois le jardin.
Pourtant, chaque matin, avant même que la bouilloire ne chante, elle dit :
— Eh bien, Anne. Levons-nous. Un jour de plus nous est offert
. Il faut le vivre.
Je regarde sa silhouette fragile, fine comme une branche sèche, et je me demande d’où lui vient cette force. Peut-être que je la soutiens par le bras, mais c’est elle qui soutient mon âme. Elle a traversé la faim, la reconstruction, le deuil et les inquiétudes d’aujourd’hui. Elle a décidé que la peur est un luxe inutile.
Hier soir, en arrangeant sa couverture, elle a pris ma main. Sa peau était fine comme du vieux parchemin.
— Tu devrais te reposer, ma chérie, murmura-t-elle. Aller en cure, lire tranquillement un livre. Et tu restes près de moi comme auprès d’un enfant…
J’ai serré sa main.
— Maman, ma vie est ici.
Ce matin, quand j’ai tiré le rideau pour laisser entrer la lumière, elle a souri vers la fenêtre.
— Regarde, Anne. Encore un soleil. Encore un cadeau.
Et j’ai compris. Je prends soin d’elle non par devoir, mais par amour. L’amour n’est pas fait de grandes promesses. L’amour, c’est rester. C’est l’honneur d’accompagner quelqu’un jusqu’à la maison.
J’ai soixante-quinze ans. Je lui mets ses chaussons chauds. Je replace son foulard. Je l’installe près de la fenêtre. Et je me dis que c’est une bénédiction de vieillir auprès de la femme qui m’a donné la vie.
La Rédaction - Publication de Pensées sur le sens