
La milice irakienne chiite pro-iranienne Ashab al-Kahf, qui revendique d’être à l’origine de l’attaque qui a tué l’adjudant-chef Frion, a déclaré vendredi 13 mars : « Après l’arrivée du porte-avions français dans la zone d’opérations du Commandement central américain et son engagement dans les opérations, nous annonçons à partir de cette nuit que tous les intérêts français en Irak et dans la région seront pris pour cible. »
La posture officielle actuelle « strictement défensive » du groupe aéronaval français ne doit pas faire oublier les menaces dont il est l’objet, ou dont il est susceptible de l’être.
Même s’il reste pour l’instant éloigné des côtes iraniennes, une des menaces spécifiques venant de ce pays est celle présentée par les drones iraniens du type SHAHED 136, dont un aperçu des caractéristiques (avec toute la prudence qu’impose la consultation de sources de cette nature, ce qui ne veut pas dire qu’elles soient à rejeter) est donné ici :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Shahed_136

Quelques observations :
Le rayon d’action revendiqué de ce drone est, selon WIKIPEDIA, de 2500 km, sachant qu’au cours de l’opération « Promesse Honnête » (conflit israélien-iranien en 2024) une portée effectuée de 1700 km aurait été constatée. Le chiffre de 2500 km doit donc être considéré comme crédible (une autre source donne 2000 km). La zone concernée à partir des côtes iraniennes couvre une grande partie de la mer d’Arabie. Il couvre aussi la partie orientale de la Méditerranée. Sur la carte jointe, cette zone est délimitée par un trait rouge.
Dans les combats sur terre, le drone se dirige vers sa cible, aux coordonnées donc connues, en utilisant le système de navigation et de positionnement par satellite qui ne peut être que russe.
La corrélation continue entre la position de la cible et de celle du drone attaquant permet au calculateur de ce dernier de le diriger sur l’objectif.
Mais il y a mieux.
Les principales chaînes de télévision publiques françaises ont diffusé dimanche 15 mars des vidéos, sans doute communiqués par les Iraniens eux-mêmes au titre de leur propagande, montrant la phase finale d’attaque d’un tel drone. L’image filmée par le drone du site à frapper est transmise par satellite au tireur, lequel choisit sa cible avec une précision de quelques mètres et dirige le drone sur elle, jusqu’à l’impact. La séquence ne dure que quelques secondes.
Une telle frappe de précision peut avoir lieu à grande distance. Si le tireur dispose de la couverture satellitaire nécessaire, elle peut avoir lieu jusqu’à la limite de portée. Au-delà de la portée électromagnétique directe (quelques dizaines de kilomètres) la « désignation d’objectif » ne peut se faire que par satellites.
Qu’en est-il des capacités de frappe en mer d’un tel engin, mis en œuvre par les Iraniens, sur une cible par essence mobile, donc ?
Le drone est-il en mesure de recevoir une « désignation d’objectif » sur la cible ?
On notera tout d’abord que pour parcourir 2500 km, à la vitesse annoncée de 185 km/h, il lui faudra près de 14 heures. Pendant ce temps, la cible, si elle est à 20 nœuds, aura eu le temps de parcourir 280 milles nautiques (518 km). La « désignation d’objectif », si elle est possible à un moment donné, doit donc pouvoir être entretenue tout au long de la trajectoire du drone assaillant.
Elle commence par la détection de la présence à la mer, avec un positionnement précis, du ou des navires concernés.
Ce qui nécessite d’ avoir une couverture spatiale étendue capable de le faire.
Les Russes, depuis longtemps (plus de quarante ans), sur leurs navires de guerre, utilisent les satellites pour effectuer la désignation d’objectif au-delà de l’horizon, sur des cibles en mouvement pour mettre en oeuvre leurs missiles concernés (SS-N-12; SS-N-19, SS-N-22, SS-N-27….), et ce même à de grandes distances.
Les Iraniens, dans cette guerre, utilisent les satellites :
https://x.com/BPartisans/status/2033407284110369003
On ne sait pas, à notre niveau, si cette capacité s’étend à celle d’effectuer la détection de cibles navales puis la « désignation d’objectif » que l’on peut appeler « entretenue » à la mer.
S’ils ne l’ont pas, ce qui est plausible, la question qui naturellement se pose alors est celle de savoir si les Russes sont en capacité de leur donner ces informations tactiques, dans la mesure où ils en disposent eux-mêmes.
Le Charles-de-Gaulle, de même que les bâtiments qui l’accompagnent, que ce soit à l’heure actuelle en Méditerranée orientale ou demain, peut-être, dans le golfe d’Oman, ne peut raisonnablement espérer cacher aux Russes sa position, et en continu.
Petit rappel : un simple smartphone individuel, s’il n’est pas éteint, et s’il est identifié par un écouteur malveillant comme appartenant à un membre de l’équipage d’un ce ces navires, est en mesure de donner quasi instantanément sa position, donc celle du bateau concerné, avec la précision de quelques mètres. Un fait récent vient du reste de le confirmer :
https://www.lemonde.fr/international/article/2026/03/19/stravaleaks-le-porte-avions-charles-de-gaulle-localise-en-temps-reel-par-le-monde-grace-a-l-application-de-sport_
Ce drone, le SHAHED 136, a été et est utilisé à grande échelle sur le théâtre de guerre russo-ukrainien, d’où un probable « retour d’expérience » important conduisant à son amélioration continue en performances et capacités. Les Russes en fabriquent eux-mêmes pour leur propre compte sous l’appellation de « GUERAN 2 ».
Ils savent donc probablement parfaitement ce à quoi s’en tenir pour ce qui est de l’éventuelle « désignation d’objectif » sur un navire occidental à la mer à un système de lanceurs de drones SHAHED 136 ou équivalent.
Faute pour les Iraniens d’être capables par eux-mêmes, s’il en est, d’effectuer la « désignation d’objectif » sur un bâtiment occidental à la mer, y a-t-il un risque que les Russes leur communiquent les données tactiques nécessaires ?
La question se pose légitimement, de façon plus globale :
https://www.lefigaro.fr/international/la-main-cachee-du-president-russe-vladimir-poutine-apparait-derriere-les-tactiques-de-l-iran-suggere-londres-20260313
Quoiqu’il en soit, le risque est là.
Il est certain que si les Iraniens avaient la possibilité de frapper la marine américaine en haute mer, et les marines de ceux qu’ils considèrent comme les alliés des Américains, ils ne s’en priveraient pas.
Mais on peut aussi penser que les atermoiements du président Trump sur la guerre en Ukraine, incitant désormais le président Zelensky à trouver un accord avec les Russes qui lui serait manifestement désavantageux, sont plutôt de nature à retenir Vladimir Poutine de donner aux Iraniens de tels renseignements tactiques. S’il en était cela envenimerait gravement sa relation avec Washington. Mais cet équilibre est manifestement bien fragile, et peut être renversé du jour au lendemain.
En attendant, les bombardements américains et israéliens se poursuivent massivement, et ces derniers annoncent qu’ils vont plutôt s’amplifier.
Rien ne prouve que les stocks d’armes iraniens sont épuisés et surtout que leurs capacités à les produire ont été détruites. Profondément enfouies sous les montagnes, elles sont difficiles à atteindre.
Ce qui fait dire à certains que le pire doit être envisagé :
https://paulcraigroberts.org/my-prediction-for-the-war-with-iran/
La menace présentée par les drones iraniens SHAHED 136 sur le porte-avions Charles-de-Gaulle et son groupe aéronaval est bien réelle.
La charge militaire d’un tel engin, 40 kg, est comparable avec celle, 50 kg, des missiles Exocet avec lesquels les Argentins ont détruit plusieurs navires britanniques pendant la guerre des Malouines (1982).
Une information, devant être confirmée, fait état de ce que les deux porte-avions américains actuellement en mer d’Arabie auraient reçu la consigne de s’éloigner des côtes iraniennes en raison de la menace présentée par ces drones. L’un serait à 1000 km, l’autre à 2000 km. À la limite donc du rayon d’action de leur aviation embarquée.
Un tel drone faisant but sur un bâtiment français, non seulement créerait des dégâts militaires significatifs, mais aurait aussi un impact médiatique, psychologique désastreux sur notre marine, nos forces armées et toute notre politique internationale dans la région.
Capitaine de vaisseau (H) Yves Maillard