La France libérée

Modernisateur ? Certainement ! Pilleur ? Probablement !

Le 5 mai marque le 200e anniversaire de la mort du premier consul, puis empereur de France, Napoléon Bonaparte. Pas de célébration impériale, car il reste la figure européenne la plus controversée du monde : homme d'État incontestable et modernisateur de la France pour les uns ; conquérant insatiable, coupable d'avoir semé l'Europe à sang et à feu, pour les autres. L'une des grandes ambitions de l'européanisme est encore lointaine : réaliser le même manuel de base sur l'histoire du continent. Ainsi, l'empereur des Français, à part Hitler et Staline bien sûr, continue d'incarner plus que toute autre figure les grandes différences émotionnelles qui marquent encore les frontières intérieures de l'Europe. 

NAPOLÉON BONAPARTE

Waterloo, dans les plaines des Flandres, est entré dans l'histoire commune de l'Europe comme le théâtre de la défaite finale de l'homme qui, au lieu de réaliser sous son égide l'unification de l'Europe, allait provoquer une nouvelle répartition des territoires et des influences. Alors que le Congrès de Vienne (1815) s'accorde sur les nouvelles frontières, l'homme responsable de cette première grande guerre paneuropéenne est banni sur l'île lointaine de Sainte-Hélène, dans l'Atlantique Sud, où il mourra le 5 mai 1821. 

Un flot de nouveaux livres sort en France à l'occasion de cette commémoration. Les débats et les discussions abondent dans toutes sortes de forums sur l'homme qui, en 1799, a mis fin au chaos résultant de la Révolution de 1789, au régime de terreur et à l'orgie de sang qui avaient suivi le renversement de la monarchie absolutiste.

Comme cela semble être une tendance universelle, il y a une tendance marquée à juger Napoléon en le décontextualisant hors de son temps et en le mélangeant avec les antagonismes politiques d'aujourd'hui. En conséquence, il est accusé d'être esclavagiste et d'avoir mis fin à la République révolutionnaire, vue comme un système et un environnement idylliques. Des voix s'élèvent, pour l'instant rares et isolées, pour proposer le retrait de ses cendres de l'impressionnant mausolée des Invalides, abrité là après que le roi Louis Philippe ait réussi à transférer les restes de l'empereur à Paris en 1840. Rares sont aussi ceux qui, en sens inverse, proposent une relecture qui exalte sans critique sa figure. La majorité d'entre eux, heureusement, sont enclins à raconter les événements dans le contexte de son époque, où l'Angleterre était déjà devenue maîtresse des mers, où l'Espagne luttait pour maintenir debout les piliers de son immense empire en déclin, où la Prusse rêvait encore d'unifier une puissante Allemagne et où la Russie étendait son expansion géographique accélérée jusqu'au Caucase. 

L'"ulcère espagnol" de l'empereur

Sans regretter les ombres, mais aussi sans nier les lumières de son héritage, la commémoration de ce bicentenaire tente de ne pas alourdir les immenses massacres et exactions causés par les troupes impériales. Même s'il est difficile de le reconnaître, l'histoire a écrit ses plus grandes réalisations et innovations suscitées par ses guerres, sans occulter les tragédies personnelles et collectives qui en ont été le prix. 

Nous, Espagnols, venons de commémorer le 213e anniversaire du soulèvement du peuple de Madrid, d'abord, puis de toute l'Espagne, contre l'enlèvement de la famille royale et l'occupation et la mise à sac du pays par les troupes françaises. Il s'agit de notre propre guerre d'indépendance, dont le bilan est désastreux : elle a dévasté la démographie du pays, pillé le patrimoine culturel, détruit les secteurs les plus pointus de l'industrie espagnole et, surtout, provoqué les mouvements qui allaient conduire à l'indépendance de l'Amérique espagnole. En retour, Napoléon Ier laissera derrière lui 170 000 morts en Espagne et la conviction que la fin catastrophique de son empire trouve son origine dans ses erreurs d'approche et de stratégie dans le pays où il avait intronisé son frère Joseph Ier. 

Il n'y a pas peu d'opinions qui considèrent que, face à un méchant extérieur commun comme Napoléon, le peuple espagnol a alors formé son premier sentiment d'identité nationale. Par ailleurs, la flamme libérale qui a donné naissance à la Constitution de Cadix en 1812 va s'imposer tant en Espagne européenne, malgré son écrasement par le félon Fernando VII, qu'en Espagne américaine, qui va transférer à ses déclarations d'indépendance successives les principes novateurs de "La Pepa".

Deux cents ans plus tard, la plupart des chercheurs s'accordent à dire que les réformes entreprises par Napoléon depuis son intronisation en 1799 ont marqué l'ensemble de l'Europe, qui a littéralement copié ou adapté nombre de ses innovations. Il y a ses Codes civil et pénal, la création de la Banque de France, la future Bourse de Paris, les 22 Chambres de commerce, la Cour de cassation, le baccalauréat et les grandes écoles, et même de nouvelles façons d'organiser la vie dans les villes, comme, par exemple, le ramassage obligatoire des ordures, ou le numérotage ordonné des maisons construites le long des rues. Il est également à l'origine de la création de la Légion d'honneur, qui récompense les mérites et les services rendus au pays par des citoyens méritants, qu'ils soient civils ou militaires. 

Napoléon Bonaparte, c'est donc de l'histoire, un dépôt impressionnant pour les chercheurs et les historiens professionnels. Sa figure, pour le meilleur ou pour le pire, ne peut être effacée de cette histoire. À moins, bien sûr, que les politiciens d'aujourd'hui ne s'obstinent à l'utiliser comme une arme pour leurs différends actuels. 

Pedro Gonzàlez - Opinion

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