Bien avant le Covid-19, la peste à Marseille en 1720

Il y a 300 ans, Marseille était décimée par la peste… avant de se relever.

Avec le Covid-19 et malgré les risques qu’il comporte, on est bien loin des effets dramatiques cette pandémie qui s’abattit sur la région marseillaise.

En mai 1720, la peste emporta la moitié de la population de la cité phocéenne et le quart des Provençaux. Il fallut dix ans avant de pouvoir redémarrer valablement l'économie, le reste du siècle pour relever les finances publiques, et une révolution pour apaiser la population. 

Aujourd’hui, le coronavirus n’est pas une catastrophe, contrairement à certains veulent nous le faire croire. Ce ne sont pas deux mois d’arrêt ou de ralentissement dans le fonctionnement l’économie qui vont provoquer la déstabilisation de la France et les pays touchés par l’épidémie.

Aussi, il ne faut pas créer des peurs qui sont néfastes pour le moral des citoyens. Mais, ce n’est pas un hasard si ces peurs ont été mises en avant. Dans la réalité, elles ont été programmées volontairement afin de mieux asservir les populations face aux souhaits du prince.

Alors, soyons honnêtes. L’épidémie du Covid-19 n’a rien de commun avec celle de peste de 1720 à Marseille. Sauf qu’en dehors du problème sanitaire lié au coronavirus, la situation économique actuelle de la France est lamentable ce qui rend très compliqué la gestion du pays. Et quelque part, il semble bien que le Covid-19 ait bon dos pour masquer les responsabilités de nos dirigeants qui l’utilisent comme bouclier.

La certitude, ce sont plusieurs similitudes entre les conséquences de l’épidémie du Coronavirus et celles de la peste de 1720 sur le plan sociétal comme au niveau de l’économie. Ces aspects seront analysés dans les lignes contenues plus loin dans l’article écrit par Anne Rousseau (Challenges)

La peste en quelques lignes ...

La peste de Marseille de 1720 est la dernière grande épidémie de peste enregistrée en France.

Elle fut propagée à partir du Grand-Saint-Antoine, un bateau en provenance du Levant (la région de la Syrie), accostant à Marseille le 25 mai 1720. Ce bateau a été jugé comme étant à l’origine de l’épidémie. En effet, sa cargaison constituée d’étoffes et de balles de coton est contaminée par le bacille responsable de la peste. À la suite de graves négligences, et malgré un dispositif de protection très strict comportant notamment la mise en quarantaine des passagers et des marchandises, la peste se propage dans la ville. Les quartiers déshérités et les plus anciens sont les plus touchés. La peste s’étend rapidement dans la cité où elle entraîne entre 30 000 et 40 000 décès, puis dans toute la Provence, où elle fait entre 90 000 et 120 000 victimes sur une population de 400 000 habitants environ.

La responsabilité de la non-application de la réglementation pour les navires potentiellement infectés a été recherchée auprès du commandant du navire, le capitaine Jean-Baptiste Chataud, et du premier échevin, Jean-Baptiste Estelle. Aucune preuve formelle n’a pu être établie. Il est cependant certain que les échevins et les intendants de santé chargés de cette réglementation ont agi avec beaucoup de légèreté.

Lors de l’épidémie, l'alimentation de la population ainsi que l’évacuation des cadavres posent de graves problèmes et mobilisent les échevins qui montrent beaucoup de courage. L’enlèvement des cadavres du quartier de la Tourette par les galériens de l'Arsenal des galères mobilisés à cet effet et placés sous le commandement du Chevalier Roze constitue un fait majeur de ce tragique évènement. Les religieux avec à leur tête Mgr de Belsunce apportent quant à eux un réconfort moral aux mourants.

Cette épidémie a donné naissance à de nombreuses représentations artistiques parmi lesquelles celles du peintre Michel Serre, témoin direct de l'épidémie. Elle constitue un épisode historique marquant, toujours présent dans la mémoire collective des Marseillais.

La ville de Marseille en 1720

Avec près de 100 000 habitants, Marseille est alors la troisième cité du royaume de France, une ville portuaire au rayonnement international et à la hiérarchie sociale fortement accusée. Mais, en raison de la très forte densité de sa population, l’épidémie trouve facilement dans la capitale phocéenne un terrain favorable à sa diffusion et faire des dizaines de milliers de morts. Ce drame aura des répercussions immédiates sur la démographie marseillaise et durables sur la prospérité commerciale de la ville.

À noter que les commentateurs de l’époque, puis les historiens de Marseille, ont relevé l’attitude courageuse d’Henri François-Xavier de Belsunce de Castelmoron, évêque de Marseille, abbé de Notre-Dame-des-Chambons, conseiller du roi qui, dans cette atmosphère de mort et de désolation, secourut les malades et ignora le danger.

L’article d’Anne Rousseau (Challenges)

En mai 1720, il y a 300 ans, la peste emporta la moitié de la population marseillaise et le quart des Provençaux. Il fallut dix ans avant de pouvoir redémarrer l'économie, le reste du siècle pour relever les finances publiques, et une révolution pour apaiser la population. 

L'histoire ne repasse pas les plats, mais elle est parfois joueuse. Entre la dernière grande épidémie en France et celle du covid-19, il y a tout juste 300 ans. Si les circonstances diffèrent entre l'épidémie de Provence de 1720 et la pandémie de 2020, les conséquences,  elles,  seront les mêmes: des finances publiques exsangues, une économie dévastée, une population déboussolée, au ressentiment latent. 

On sait déjà que le post-civid ne sera pas une période aisée. Cela ne le fut certes pas non plus après la peste. En effet, après deux ans d'enfer, à l’automne 1722, alors que le diagnostic du tout dernier cas de peste avait été établi à Avignon en août et que l'on avait recensé entre 120 000 et 160 000 morts, soit la moitié de la population marseillaise et le quart de la Provence, les choses ne revinrent pas à la normale pour autant. Cet automne-là, la région était, littéralement, à genoux. Il fallut à la Provence près d’une décennie avant de pouvoir relever la tête, avec des différences notables entre les secteurs d'activité et les classes sociales. 

Les salaires augmentèrent durablement

Dès la première année de peste, la main d’œuvre, empêchée de venir en Provence, a manqué. Les ouvriers agricoles restés sur place et encore vivants se sont donc loués au plus offrant, poussant les autorités à encadrer les salaires, sans grand effet semble-t-il. Selon Odile Caylux, auteur de Arles et la Peste de 1721 (Presses universitaires de Provence), « Pierre Véran qui a eu accès à des archives privées, dont celles de sa propre famille, signale une augmentation très forte des rémunérations. Dans ses Statistiques arlésiennes, il indique qu’un valet (de ferme) se loue 69 livres par an en 1719, jusqu’à 180 livres en 1722, 144 livres en 1723 et encore jusqu’à 126 livres en 1724 ». La décrue fut très lente. 

Cette variation très forte des salaires est un phénomène que nous ne vivrons majoritairement pas en 2020, grâce aux mesures de chômage partiel prises très tôt par le gouvernement. En outre, pour aider les agriculteurs, les volontaires pourront venir aux récoltes et cumuler salaire versé par l’exploitation agricole et chômage partiel : une manière d’augmenter ses revenus, donc. 

Les villes s’endettèrent pour plusieurs décennies :

L’agriculture, qui faisait vivre la majorité de la population, souffrit particulièrement. Non seulement la peste décima les campagnes, mais, au printemps 1721, à Arles, les champs furent touchés par une invasion de sauterelles, puis, à l’été, par la sécheresse. A l’hiver, les troupeaux n’avaient plus rien à manger. La disette menaça, les émeutes de la faim aussi – il y en eut dès 1720 à Marseille. Comme le décrit. Hugo Stahl, docteur en droit, « la gestion de la crise a fait dramatiquement exploser la dette des communautés, car elles ont eu à supporter le coût des milices chargées de les garder durant la crise et des travailleurs de la peste comme les corbeaux, le ravitaillement de leur population et la prise en charge des pauvres. (…) Il y a donc une baisse de la richesse au sein de la Provence ». Marseille va emprunter jusqu’à 3 millions de livres en tout. Arles multiplia les emprunts jusqu’en 1725, aux ordres religieux, à l’État, aux particuliers, aux autres ville provençales. Et si l’État prêta, l’État exigea aussi d’être remboursé. Des remises commencèrent à être accordés à la fin de la décennie seulement, en 1729. 

En 2020 aussi, les réflexions sur le remboursement des emprunts contractés par les Etats sont en cours : faudra-t-il cantonner la « dette-corona » pour la rembourser sur le long terme ? La croissance par le travail suffira-t-elle à couvrir les échéances ?

Les impôts augmentèrent et restèrent élevés jusqu’à la fin du siècle : 

Les impôts et taxes furent suspendus pendant la peste, et il semble que de nombreux notables profitèrent de l’aubaine pour « oublier » de régler leurs arriérés d’impôts. A Aix, en 1722, les caisses étaient (vraiment) vides. Arles n’était pas loin de la cessation de paiement. 

En 1723, partout en Provence, les impôts indirects augmentèrent : les taxes sur la consommation, en particulier la farine, étaient écrasantes. Pour exemple, Avignon du augmenter de moitié les impôts et taxes, ce qui découragea les artisans et les commerçants de venir s’y installer. Tarascon appela à la générosité des notables, mais devant leur peu d’empressement… ponctionna les 50 plus riches de la ville. 

En 2020, les réflexions ont évolué : Édouard Philippe a annoncé dès le 2 avril qu’augmenter les impôts « serait la pire chose à faire », et un collectif, TaxCOOP, appelait le 7 avril dans l’Obs à la création d’un « impôt de guerre » sur les milliardaires…

L’activité économique mit deux ans à redémarrer :

Les campagnes peinèrent à relancer les récoltes, qui ne revinrent à la normale qu’en 1724-1725. Tous les corps de métiers furent sinistrés. Michel Vergé-Franceschi (auteur de 1720-1721 : la peste ravage Toulon, Conséquences démographiques et économiques), affirme que « Quantité de « savoirs » ont été emportés : savoirs techniques des ouvriers de l’arsenal, des calfats, charpentiers, ferronniers, peintres et artistes issus de l’école de Puget. Toulon est au plus bas : le commerce ruiné, l’artisanat en déroute ; la savonnerie s’enlise, la culture des câpres décline, l’activité de l’arsenal n’a rien à voir avec celle des années 1680 qui marquent l’apogée du port : il y avait alors quinze tanneries, vingt fabriques de savon, douze de chapeaux, dix manufactures de draps grossiers ou pinchinats, huit de cotonnerie ou toile à voile, des fabriques de chandelles, de cierges, de la distillerie ».  Le 23 février 1722, la cour de Parlement de Provence donne un arrêt qui permet « à toutes sortes d’artisans de quelqu’Art et Mêtier que ce soit de se transporter dans les Villes et lieux de la Province qui ont été contaminé, pour y travailler pendant l’espace de trois ans, sans être obligé de passer Maître, ni de payer aucun droit pour la levée de boutique ». La foire de Beaucaire, haut lieu du commerce dans toute la région, ne reprend qu’en juillet 1723. 

Le port de Marseille reprit ses activités normales en 1723. Marseille comme Toulon parvinrent à récupérer leur monopole sur le contrôle des bâtiments en provenance du Levant et de la Barbarie et à le garder tout au long du 18esiècle, une situation qui suscita de plus en plus la protestation des ports septentrionaux du royaume, comme celui du Havre. En 2020, la question du déconfinement est débattue ardemment : le 11 mai, les écoles reprenant, les parents pourront recommencer à travailler. Mais ce sera lent, progressif, et « il faudra apprendre à vivre avec le virus » selon les mots d’Edouard Philippe le 19 avril. 

La démographie et les mariages explosèrent immédiatement :

En dix ans, Marseille réussit à combler le vide démographique laissé par la mort de la moitié de la population. Dès 1722, les fêtes et les bals se succèdent à un rythme tel qu’il effraie l’Eglise, reprochant aux femmes de « manquer de pudeur ». Même phénomène à Toulon : en deux ans, 2 766 Toulonnais se sont remariés, soit un Toulonnais adulte sur deux. 

A Wuhan en 2020, ce sont plutôt les divorces qui ont explosé…

Les pauvres furent encore plus pauvres (quand ils étaient encore vivants) :

La moitié mourut, l’autre moitié dût payer les impôts pour relancer l’activité : les grandes victimes de la peste, ce sont les pauvres. L’historien Charles Carrière (auteur du grand classique Marseille, ville morte : la peste de 1720) ne mâche pas ses mots : après 1722, « La peste prend alors sa vraie dimension : celle d’une maladie des pauvres ; car, on le comprend mieux maintenant, maladie des pauvres, elle le fut doublement : la plupart d’entre eux en moururent et ceux qui survécurent payèrent les frais ». 

En France en 2020, la situation n’est pas encore précisément connue. Le fonds de solidarité de 7 milliards suffira-t-il à aider ceux qui en ont besoin à passer la période la plus dure ? En attendant, le confinement dans des logements insalubres, comme à Marseille, reste une épreuve à la fois difficile et dangereuse. 

Le ressentiment contre les élites resta très vif jusqu’à la révolution :

A peu d’exceptions près, les notables de la région partirent s’enfermer dans leurs propriétés à la campagne, à l’abri. Ainsi, à Marseille, 300 familles parmi les plus riches de la ville fuirent dans leurs bastides à la campagne. Les pauvres, eux, restèrent sur le carreau. « Les gens de rien en effet n’ont pas contrairement aux nobles et bourgeois les moyens de fuir, seul viatique contre la maladie Si on en croit un chroniqueur de l’époque, « il n’y avait pas un millier parmi les morts qui fussent au-dessus d’artisan », écrit Gérard Fabre, du laboratoire Économie et Sociologie du Travail/CNRS Aix-en-Provence, Il n’empêche :  la mort physique n’est pas tout. L’absence, qui n’échappe à personne, des gens de bien et honneur dans la ville dévastée, ne manque pas d’apparaître comme un signe avant-coureur de leur chute. Le refus affronter le danger est-il pas renoncement à. la puissance et au pouvoir ? ». Même sentiment de colère à Toulon, selon Michel Vergé-Franceschi : « La ruine de Toulon est autant morale qu’économique. Les survivants d’un peuple décimé jalousent les élites restées intactes ou habilement recomposées. Les « bastides rurales » ont offert le « bon air », « l’altitude » d’Évenos, du Beausset ou de La Cadière, donc la survie à leurs occupants aisés alors que le menu peuple pauvre, vivant dans les rues étroites de Toulon, a fini par s’entasser, mort, dans les effroyables tombereaux ». 

En 2020, les populistes comme Donald Trump ou le président brésilien Jair Bolsonaro appellent au déconfinement. La population leur en sera-t-elle reconnaissante ?

Les bases de la révolution, latentes, furent posées : 

La population, restée sur place alors que les notables ont fui, pilla, occupa, parfois brûla les maisons inoccupées. Ce ressentiment persistera contre les élites de la part des classes plus populaires, comme en témoigne un pamphlet de 1764, « rappelant l’arrogante autorité du temps de la peste ». Pour Gérard Fabre, « la peste de 1720 à Marseille ne déclenche rien qui ne soit déjà̀ latent : elle ne fait qu’accélérer un processus menant comme le pressentait Weber au désenchantement du monde ». Un monde sans Dieu et sans respect des élites, ni politiques, ni nobles, ni religieuses, qui apparaîtra en 1789.

LA PESTE À MARSEILLE EN 1720

 

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