EN MARGE DU CORONAVIRUS

En 1918, la grippe espagnole venait… de Chine

Mobilisées face au coronavirus, la France et la Seine-et-Marne luttent contre une nouvelle épidémie, qui n'est pas sans rappeler celle de la grippe espagnole de 1918.

Entre 1918 et 1919, la pandémie de grippe espagnole aurait provoqué environ 408 000 décès en France. À l'échelle mondiale, elle aura entraîné la création du Comité d'hygiène de la Société des Nations (SDN), ancêtre de l'OMS

Entre 1918 et 1919, la pandémie de grippe espagnole aurait provoqué environ 408 000 décès en France. À l’échelle mondiale, elle aura entraîné la création du Comité d’hygiène de la Société des Nations (SDN), ancêtre de l’OMS (©Bibliothèque et Archives Canada)

Elle reste pour l’instant l’une des pandémies les plus meurtrières de l’histoire, causant la mort de cinquante à cent millions de personnes en moins de deux ans. Entre 1918 et 1919, la grippe espagnole a profité de la fin de la Première Guerre mondiale pour décimer entre 2,5 % et 5 % de la population mondiale.

À l’instar du coronavirus, elle serait partie de Chine avant de faire ses premiers morts aux États-Unis (Boston) en septembre 1918, pour arriver en France un mois plus tard et se développer au cœur des tranchées.

Cette grippe, particulièrement virulente, était de souche H1N1. Elle s’est vue accoler l’adjectif d’« espagnole » car l’Espagne, pays non engagé dans la Grande guerre, fut à l’époque le seul à communiquer publiquement sur l’épidémie en cours.

Propreté minutieuse des mains…

Le virus est mentionné pour la première fois dans La République de Seine-et-Marne le jeudi 26 septembre 1918. Dans la rubrique « Protection de la santé publique », votre journal cite J. Salmon, conseiller général et maire de Montereau : « Une épidémie de grippe ayant fait son apparition à Montereau, M. Salmon a cru devoir donner quelques conseils aux habitants », écrivent nos collègues de l’époque. Parmi les recommandations de l’élu, des gestes de bon sens encore en vigueur aujourd’hui :

Propreté minutieuse des mains, qu’on ne doit pas négliger de savonner avant de prendre ses repas ; désinfecter les chambres et en particulier celles des malades ; ne pas visiter les malades atteints de grippe, c’est une très mauvaise coutume », ou encore « éviter les lieux où sont rassemblées de nombreuses personnes.

Certains conseils symbolisent par ailleurs les conditions de vie de l’époque : « Bien se garder d’utiliser l’eau des puits et, pendant la période critique, boire de l’eau bouillie ; mettre les aliments à l’abri des mouches, désinfecter les crachats et les déjections à l’eau de chaux ou à l’eau de Javel. ».

D’autres, enfin, font même sourire. Contre la grippe, le maire de Montereau propose en effet « un lavage soigneux de la bouche et des dents », la répétition de « gargarismes au moyen de solution désinfectantes telles que la liqueur de Labarraque, à la dose de 40 grammes par litre d’eau bouillie », ou encore de « faire usage de l’huile mentholée ou goménolée dans les narines »…

… mais gargarismes à l’eau de Javel !

Alors que l’épidémie prend de l’ampleur partout en Europe, La Rep aborde de nouveau le sujet dans son édition du 7 novembre 1918. Un article intitulé « Contre la grippe » semble prendre enfin la mesure de l’événement, le comparant à deux des plus grandes maladies de l’époque :

Contrairement à certains bruits qui courent, l’épidémie de grippe qui sévit actuellement et fait tant de victimes dans certaines régions n’a rien de commun avec la peste et le choléra.

Et de citer cette fois-ci une source scientifique : « Tel est du moins l’avis de M. le professeur Vincent de l’Académie de médecine, l’éminent directeur des laboratoires de l’Armée, au Val-de-Grâce : ‘Il s’agit uniquement de la grippe, dont les caractères cliniques sont incontestables. Elle offre cette particularité d’être la plus épidémique de toutes les maladies infectieuses’. »

Le praticien y va aussi de ses recommandations : « La désinfection systématique et réitérée des cavités qui ont pu servir de réceptacle aux microbes (en premier lieu les fosses nasales), et le savonnage des mains, des yeux et du visage. »

Avant de sortir l’artillerie lourde, aux effets sûrement pas si bons pour la santé : « Des gargarismes avec de l’eau tiède additionnée d’un peu d’eau de Javel. Il suffit que ce mélange ait un goût faiblement chloré pour être extrêmement antiseptique. » Vous m’en direz tant !

Reste qu’à l’époque, si le numéro 15 n’existe pas encore, la notion de confinement était déjà présente pour éviter une contamination plus importante. Le professeur Vincent écrit :

"Dans les circonstances actuelles, il y a lieu d’insister pour que tout malade qui se sent grippé se couche et laisse venir le médecin. Traitée dès le début, la grippe est, en effet, dans la plupart des cas, beaucoup moins grave."

Le mot de la fin sera pour nos collègues du début du XXe siècle, dont la démarche historique fut la même que la nôtre aujourd’hui : « À plusieurs reprises déjà, cette maladie a fait des ravages. Ce fut d’abord en 1895 ou 1896, et puis en 1900. On ne la connaissait pas alors sous le nom de grippe espagnole, mais on la nommait ‘influenza’. » Et de conclure : « Elle nous venait d’Italie. » Décidément …

 

Coronavirus: il y a exactement 100 ans ...

La grippe espagnole disparaissait spontanément, qu’en est-il du Covid-19 ?

Il y a exactement 100 ans, la dernière victime de la grippe espagnole décédait. La grippe espagnole, qui a frappé l’Europe de 1918 à 1920 reste l’épidémie la plus meurtrière de l'époque contemporaine. Heureusement, en 1920 la maladie disparaît spontanément et sa macabre destruction s’arrête, presque du jour au lendemain.

Comment cela a-t-il pu se produire ? Et en sera-t-il de même avec le coronavirus ? Notre collègue de la VRT, Jos Vandervelden, a mené l’enquête.

La grippe espagnole a fait des ravages entre 1918 et 1920, à la fin de la Première Guerre mondiale. Et si le virus a été repéré pour la première fois aux États-Unis, l’épidémie a été nommée d’après l’Espagne parce que c’est là qu’elle a d’abord attiré l’attention des médias.

L’historien médical Robrecht Van Hee (UAntwerp) a étudié cette pandémie de grippe. "Beaucoup de chiffres sur les victimes circulent parce qu’il n’y avait pas de rapports officiels", dit-il dans "Le monde aujourd’hui" sur Radio 1.

"Les historiens et les scientifiques ne sont toujours pas d’accord. Les chiffres sont extrêmement variables, entre un tiers de la population mondiale et plusieurs dizaines de milliers. On estime généralement que le chiffre de 5 millions de décès est le plus proche du taux de mortalité réel. 5 millions, c’est aussi l’estimation du nombre de soldats tués pendant la première guerre mondiale".

Mais selon d’autres études, le virus a fait 50 millions de victimes. Les chercheurs Niall Johnson et Juergen Mueller ont même estimé en 2002 que le "bilan réel" de l’épidémie pourrait être de l’ordre de 100 millions de victimes.

Quoi qu’il en soit, la grippe espagnole "est la pandémie la plus meurtrière de l'époque contemporaine". Pour l’historien flamand : "La peste, ce fléau du Moyen Âge est, bien sûr, encore plus présent dans la mémoire collective de l’humanité. Mais même avant cela, il y a eu des épidémies dévastatrices : le virus de la variole du 2e siècle qui a frappé les Romains ou l’épidémie de peste du 6e siècle".

La grippe espagnole a disparu spontanément

En 1920, la grippe espagnole s’était répandue sur le continent européen, faisant de nombreuses victimes. Selon les sources, la dernière victime aurait été enregistrée en mars ou en décembre de cette année.

Pour Robrecht Van Hee : "On peut supposer que l’épidémie s’est arrêtée spontanément. C’est généralement le cas pour les épidémies. À un moment donné, l’immunité des victimes non létales augmente. Si la résistance à un virus augmente, il faut trouver une solution, une mutation. Une mutation est apparue, mais en conséquence, la virulence (une mesure de la quantité de dommages qu’un micro-organisme cause chez son hôte) a régressé. Le virus de la grippe espagnole a donc spontanément régressé. Tôt ou tard, il en sera de même avec le coronavirus".

La propagation rapide du coronavirus en Chine rappelle inévitablement les souvenirs de la grippe espagnole d’il y a 100 ans. "Mais les circonstances étaient complètement différentes de celles d’aujourd’hui", déclare le professeur Van Hee.

"Le virus H1N1 de cette grippe espagnole était une souche très virulente, et donc très contagieuse. Pourtant, c’est la guerre qui est la grande cause de cette épidémie. Les soldats ont été les grands propagateurs du virus. Ils se sont déplacés d’un endroit à l’autre. Dans le même temps, la population était affaiblie et la résistance immunitaire faible".

Le problème s’appelle désormais "fake news", alors qu’à l’époque il n’y avait "pas de nouvelles"

"Le virus a été découvert trop tard et une fois qu’il l’a été, les communications ont été interrompues. L’épidémie n’a guère été couverte. Avec le Covid-19, le nouveau coronavirus, le problème est appelé 'fake news' : on ne sait pas si les chiffres des Chinois sont corrects. À l’époque de la grippe espagnole, le problème c’était l’inverse : il n’y avait 'pas de nouvelles'."

"Au début, les gens ne connaissaient même pas le virus. Le virus n’a été correctement décrit que dans les années 1930 avec le développement du microscope électronique. Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale que l’on a pu distinguer les différents virus et leur niveau d’infectiosité".

"Nous parlons maintenant d’un taux de mortalité de 2% pour le coronavirus. Il n’en a peut-être pas été autrement pour la grippe espagnole. Mais il y a 100 ans, il n’y avait que des antipyrétiques et une forme de quarantaine. Aujourd’hui, non seulement les nouvelles circulent rapidement dans le monde entier, mais des mesures sont prises immédiatement", indique l’historien.

Le réchauffement climatique à nouveau en cause

Les êtres humains sont de plus en plus capables de tuer les épidémies dans l’œuf, comme la grippe porcine et le virus du SRAS. "Mais le réchauffement climatique devrait préoccuper tout le monde", conclut Robrecht Van Hee. "De nombreuses maladies infectieuses sont causées par des vecteurs de transmission, souvent des animaux comme les rats, les moustiques et les chauves-souris. Si ces vecteurs se déplacent vers le nord à cause du réchauffement climatique, ils peuvent y transmettre des maladies tropicales. En particulier dans les zones subtropicales où les gens sont moins immunisés contre ces maladies, ils peuvent frapper fort".

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