La deuxième sexualité de Simone de Beauvoir

par Paul B. Preciado, philosophe

Voici un aspect de Simone de Beauvoir plutôt méconnu. Certes, il y a eu des écrits qui ont permis de bien connaître la philosophe et romancière qui nous a quittés maintenant depuis 34 ans. Simone de Beauvoir est restée une très grande figure de la littérature et de la pensée féministe. Sas oublier ses engagements pour le communisme, l'athéisme et l'existentialisme que l'on retrouve très souvent dans ses romains et ses essais.

Mais il existe une œuvre que l'on connaissait pas et c'est le philosophe Paul B. Preciado qui nous la fait découvrir dans els lignes qui suivent.

Le 7 octobre, Le inseparabili est sorti, un i nédit par Simone de Beauvoir.

La préface et le titre ont été choisis par sa fille et exécuteur testamentaire, Sylvie Le Bon de Beauvoir.

Extrait : coup de foudre lesbienne et déception amour entre deux jeunes bourgeois catholiques dans le cœur putain de la philosophie Français entre ses guerres. Développement : Sylvie (Simone de Beauvoir) rencontre Andrée (Elisabeth Lacoin, appelée Zaza) à l’école catholique alors qu’ils n’ont que neuf ans. Une amitié est née entre les deux filles qui, bien qu’enfantines, ne peuvent pas être appelées platoniques, parce que Sylvie et Andrée ont un besoin physique l’un pour l’autre.

Les deux deviennent inséparables.

Sylvie tombe amoureuse d’Andrée et la communique avec des déclarations effusives et passionnées.

Mais Andrée, qui a grandi dans une famille catholique conservatrice, n’accepte pas les conséquences d’un amour lesbien avec Sylvie. Refusant les avances de son amie, elle se jette (assez chastement) dans les bras de Pascal (Maurice Merleau-Ponty).

Sylvie subit le premier traumatisme amoureux et se rend compte que le seul chemin socialement acceptable pour une femme dans les années 1920 est l’amour hétérosexuel.

Pour cette raison, peu à peu, Sylvie commence à s’intéresser à un étudiant en philosophie de trois ans de plus.

C’est Jean-Paul Sartre, qui n’est jamais directement mentionné dans l’histoire, bien qu’il soit mentionné dans les Mémoires et les lettres à Zaza.

La jeune Sylvie se rend compte que tout comme la femme est le deuxième sexe par rapport à la masculinité dominante, son amour lesbien n’est rien de plus qu’une seconde sexualité, une position marginale et risquée par rapport à la norme hétérosexuelle.

Double désir

Les lecteurs de Beauvoir connaissent bien l’histoire de Zaza, grâce aux Mémoires d’une bonne fille. La différence est que dans les mémoires de De Beauvoir, il ne parle ni de son désir sexuel pour Zaza ni de la déception qui en résulte.

Pourquoi de Beauvoir n’a-t-il pas voulu publier le roman alors qu’il était encore en vie ?

Peut-être craignait-elle que la propagation de sa première romance lesbienne, cinq ans après la publication de The Second Sex, a attiré plus de critiques et d’autres insultes ?

Mais s’il ne voulait vraiment pas qu’il soit publié, alors pourquoi a-t-il battu alors le roman en voiture, très soigneusement, plutôt que de le détruire?

Pourquoi ce double désir contradictoire, sauve et efface, par une auteure qui a consacré plus de trois mille pages à l’histoire de sa vie avec des détails obsessionnels, de la naissance le 9 janvier 1908 à quatre heures du matin, jusqu’à presque le jour de sa mort, le 14 avril 1986 ?

Quelle est la relation, pour Simone de Beauvoir, entre le flux des mots et le silence, entre écriture et contrôle, entre archives et censure 

De Beauvoir est comme un miroir capable de refléter les changements historiques du féminisme

Sartre lui aurait conseillé de ne pas publier l’histoire, parce qu’elle la considérait inachevée et peu attrayante. Quel était le rôle de Sartre dans la limitation de la critique de Simone de Beauvoir sur le patriarcat, l’expression de son pansexualisme (ou son alternance entre le lebisme et l’hétérosexualité, pour utiliser les termes de l’époque) et sa pratique de ce que nous appellerions aujourd’hui le polymous et qui était alors appelé l’amour libre ?

Pourquoi l’histoire a-t-elle été publiée tout à l’heure, soixante-six ans après son écriture et sa cache ?

Est-ce que le texte que nous avons entre nos mains est la version complète (certaines lettres du carnet intérieur sont coupées) ou y aura-t-il une nouvelle édition porno dans encore soixante-six ans ? Sartre se retourne dans sa tombe ? Ou est-ce de Beauvoir qui a finalement quitté le monticule de Sartre ? Rappelons qu’elle a été enterrée dans la tombe de Sartre à Montparnasse, six ans après le philosophe. Cette publication est-elle la dernière révélation du leader du féminisme blanc occidental ? De Beauvoir est comme un miroir capable de refléter les changements historiques du féminisme.

SIMONE DE BEAUVOIR

Dans les années 1970, elle était considérée comme la leader des luttes pour l’avortement, dans les années 1980, elle était la créatrice du féminisme constructiviste et dans les années 1990 la voix prémonition du féminisme queer.

Et maintenant ? Deviendra-t-elle la reine des Amazones ?

Identification lesbienne

Au mieux, le nouveau conte de Beauvoir n’est pas sans rappeler Everything That’s Illuminated d’Annemarie Schwarzenbach ou le classique de Rosamond Lehmann, Answers in the Dust, que Beauvoir connaissait certainement.

Au pire, il fait penser àThe Fox, le film de Mark Rydell de 1967 dans lequel le désir des lesbiennes est suivi par la frustration, la punition et la mort.

Comme dans Le Renard, l’histoire des Inséparables se termine tragiquement avec la mort d’Andrée, une référence directe à la mort brutale de Zaza, à vingt-deux ans.

L’amour pour Zaza et son décès ont toujours tourmenté de Beauvoir, qui a dit: « 'avais payé pour ma liberté avec sa mort. »

Mais au cœur de cette expérience n’est pas seulement la mort terrible de Zaza.

Pour de Beauvoir, c’est aussi la possibilité d’une identification lesbienne qui est morte. Ce qu’il appelle la « liberté », c’est sa vie publique de philosophe compagnon de Sartre, qui, bien qu’il soit son partenaire sexuel, n’a tenu que brièvement le rôle public de « compagnon », garantissant à Beauvoir une identification hétérosexuelle tout au long de sa vie.

Ne cherchez pas la transgression sexuelle ou littéraire dans ce roman.

Simone de Beauvoir n’est pas Violette Leduc, tout comme Sylvie et Andrée ne sont pas Thérèse et Isabelle. Il n’y a pas cinquante nuances de Beauvoir.

Le sexe fougueux d’Andrée n’est représenté que sous une forme indirecte : la cicatrice laissée par une brûlure à la cuisse droite, qui attire invisiblement Sylvie comme un aimant. « J’ai pensé à sa cuisse gonflée, sous sa petite jupe. »

Derrière les jupes de la féminité hétérosexuelle se cache l’ardeur du désir lesbien.

Mais c’est Simone, et non Zaza, qui brûle pour une passion qui doit se sublimer dans ce que Sylvie Le Bon de Beauvoir appelle « une grande et énigmatique amitié ».

Non, ce n’était pas une amitié. C’était un amour lesbien.(Traduction d’Andrea Sparacino)

* Paul B. Preciado, philosophe

Il est philosophe et écrivain espagnol. Elle s’occupe de la théorie queer et des études de genre. Son dernier livre publié en Italie est Toxic Text. Sexe, médicaments et biopolitique à l’ère pharmacopornographique (Fandango libri 2015).

 

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