Les affaires qui secouent la France

►►► Delevoye, Rugy, Goulard, Benalla… les affaires qui ont ébranlé le quinquennat d’Emmanuel Macron

Sources Le Monde par Maxime Vaudano et Jérémie Baruch

Au moment de sa campagne présidentielle de 2012, François Hollande avait vanté une « République exemplaire » ; il avait vu son mandat entaché par des manquements, plus ou moins graves, de ses ministres.

Avant lui, Nicolas Sarkozy avait défendu une « démocratie irréprochable » ; il est aujourd’hui lui-même empêtré dans des scandales politico-financiers dont la justice est saisie.

Leur successeur a fait usage du même langage.

Au cours de sa campagne électorale, en 2017, Emmanuel Macron avait prévenu que « le principal danger pour la démocratie [était] la persistance de manquements à la probité parmi des responsables politiques, dont le comportement est indigne de la charge de représentant du peuple ». Une fois élu, promettait-il, les responsables politiques allaient devoir « rendre des comptes sur leur entourage et sur la manière dont ils utilisent l’argent public ».

Symboliquement, les deux premières lois adoptées sous son quinquennat furent dites de « moralisation de la vie politique ».

Pourtant, le mandat d’Emmanuel Macron n’a pas été davantage épargné que ceux de ses prédécesseurs à l’Elysée.

Des premières affaires impliquant ses alliés du MoDem, dès l’été 2017, à la démission du haut-commissaire aux retraites Jean-Paul Delevoye, le 16 décembre, voici un résumé des principaux scandales qui ont ébranlé la « République exemplaire » version Emmanuel Macron.

●● Affaire Jean-Paul Delevoye

  • Les accusations

En rentrant au gouvernement pour mener la réforme des retraites, en septembre 2019, le haut-commissaire a doublement enfreint les règles prévenant les conflits d’intérêts. M. Delevoye a d’abord continué d’être rémunéré pendant trois mois par un think tank – alors que la Constitution proscrit « tout emploi public ou toute activité professionnelle » aux ministres.

En outre, il a déposé auprès de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) une déclaration d’intérêts incomplète et incorrecte, omettant nombre des mandats qu’il a occupés au cours des dernières années et sous-estimant certaines de ses rémunérations. Or, la loi impose que ce document soit rempli correctement, pour permettre à la HATVP d’identifier les liens d’intérêts des hauts responsables publics, et évaluer ceux qui sont susceptibles d’influencer leurs décisions.

  • Où en est l’affaire ?

Les révélations en cascade de la presse sur les irrégularités de Jean-Paul Delevoye ont émaillé la semaine du 9 décembre, dans un contexte déjà tendu de grève contre la réforme des retraites.

M. Delevoye a d’abord tenté d’éteindre l’incendie en remboursant, le 11 décembre, les salaires qui lui avaient été versés par le groupe de formation IGS et par son think tank Parallaxe depuis sa nomination comme haut-commissaire, en septembre 2017.

Il a fini par annoncer sa démission le 16 décembre, en reconnaissant une « légèreté coupable » et en affirmant accepter « la dure loi de la responsabilité, de l’exemplarité et de la transparence ». « Il ne voulait pas gêner le gouvernement au moment où se déploie la réforme pour laquelle il a travaillé avec acharnement depuis deux ans », a justifié l’Elysée.

Dans le même temps, les échanges se poursuivent avec la HATVP, à laquelle M. Delevoye a adressé le 13 décembre une version corrigée de sa déclaration d’intérêts. Ce sera à l’instance de décider d’éventuelles suites judiciaires.

Le fait de fournir une déclaration mensongère peut être puni de jusqu’à trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende.

●● François Bayrou, Sylvie Goulard et Marielle de Sarnez

  • Les accusations

Ces trois piliers du MoDem, ministres dans le premier gouvernement d’Edouard Philippe, ont été contraints de démissionner au bout d’un mois après avoir été rattrapés par une vieille affaire. Ils sont soupçonnés d’avoir organisé ou bénéficié d’un système d’emplois fictifs d’assistants parlementaires au Parlement européen, similaire à celui du Rassemblement national (ex-FN).

  • Où en est l’affaire ?

Le MoDem est sous le coup d’une enquête pour « abus de confiance », « escroquerie » et « détournement de fonds publics » depuis l’été 2017. L’enquête a permis de conforter les soupçons de la justice sur le caractère fictif de certains emplois d’assistants parlementaires, et entraîné la mise en examen d’une dizaine de personnes – dont François Bayrou, Marielle de Sarnez et Sylvie Goulard, à l’automne 2019.

  • Que sont-ils devenus ?

Les trois ministres MoDem sont restés à l’écart du gouvernement, sans pour autant disparaître du paysage politique :

  • François Bayrou reste le président du MoDem et le principal allié d’Emmanuel Macron ;
  • Marielle de Sarnez a retrouvé son mandat de députée de Paris et préside à l’Assemblée nationale la prestigieuse commission des affaires étrangères ;
  • Sylvie Goulard a été nommée en 2018 sous-gouverneure de la Banque de France grâce à l’appui d’Emmanuel Macron et d’Edouard Philippe. Le président français l’a ensuite choisie pour occuper le fauteuil français à la Commission européenne, mais sa candidature a été rejetée par les députés européens en octobre 2019 à cause des soupçons qui pesaient sur elle. Elle avait décidé peu avant de rembourser au Parlement européen 45 000 euros : une somme correspondant au salaire versé dans des conditions douteuses à son ancien assistant parlementaire.

●● François de Rugy

  • Les accusations

Lorsqu’il était président de l’Assemblée nationale, le ministre de l’écologie a organisé avec son épouse au moins neuf « dîners informels » dans sa résidence de l’hôtel de Lassay. Le personnel de l’Assemblée nationale a été mis à contribution pour ces soirées, ainsi que la vaisselle et des mets fins provenant des cuisines et de la cave de l’Assemblée nationale. Le site Mediapart a également fait état d’une rénovation des appartements du couple au ministère de l’écologie pour plusieurs dizaines de milliers d’euros d’argent public, ainsi que de la location soumise à la loi Scellier (donc à tarif préférentiel) d’un appartement de la banlieue nantaise. Enfin, Mediapart a révélé que, député, M. de Rugy avait utilisé son indemnité de frais de mandat (IRFM) pour s’acquitter d’une partie de ses cotisations à son parti, Europe-Ecologie – Les Verts. Ces sommes ont été ensuite déduites de ses impôts sur le revenu.

  • Où en est l’affaire ?

A l’issue d’une semaine où les révélations se sont succédé, M. de Rugy s’était engagé à « rembourser chaque euro contesté » et à soumettre les frais à la questure de l’Assemblée. Il avait alors exclu de démissionner. Le 15 juillet, le président de la République lui avait encore renouvelé sa confiance. « Je ne prends pas de décisions sur la base de révélations, mais de faits », avait-il alors expliqué. Fragilisé par les révélations, François de Rugy a finalement présenté sa démission à Edouard Philippe dans la matinée du mardi 16 juillet.

  • Qu’est-il devenu ?

François de Rugy a retrouvé son siège de député dans le groupe macroniste.

●● Alexandre Benalla

  • Les accusations

Alexandre Benalla, chargé de sécurité à l’Elysée, accompagne les forces de l’ordre en tant qu’observateur lors des manifestations du 1er-Mai 2018, à Paris. Mais il est filmé, place de la Contrescarpe, en train d’interpeller violemment deux manifestants alors qu’il portait un brassard de police. Le lendemain de cette scène, le directeur de cabinet d’Emmanuel Macron choisit de lui infliger une simple mise à pied. La révélation de l’affaire par Le Monde, le 18 juillet 2018, a finalement entraîné sa mise en examen.

Depuis, les révélations se sont enchaînées sur ce personnage sulfureux qui avait toute la confiance du président de la République. Il lui est notamment reproché d’avoir violé son contrôle judiciaire, d’avoir détenu sans autorisation une arme de catégorie B, d’avoir menti face à une commission d’enquête sénatoriale, d’avoir signé un contrat de sécurité avec un proche de Poutine soupçonné de liens avec la mafia moscovite (Iskander Makhmoudov), d’avoir détenu et utilisé de manière indue des passeports diplomatiques…

  • Où en est l’affaire ?

De nombreuses enquêtes ont été lancées contre l’ex-chargé de sécurité du président. Le 19 juillet 2018, au lendemain des révélations du Monde, le parquet de Paris ouvre une enquête préliminaire pour « violence par personne chargée d’une mission de service public » et « usurpation de fonctions » ; le 22 juillet, Alexandre Benalla est mis en examen et placé sous contrôle judiciaire. Il a depuis été mis en examen à au moins trois reprises. En février 2019, il a été placé en détention provisoire suite à une violation du contrôle judiciaire, mais a été libéré après une semaine en prison. Les enquêtes sont toujours en cours.

  • Qu’est-il devenu ?

Alexandre Benalla reste sous contrôle judiciaire jusqu’à ses éventuels procès. Il a par ailleurs contre-attaqué en déposant en décembre 2019 une plainte avec constitution de partie civile pour découvrir qui avait réalisé les enregistrements de ses conversations avec Vincent Crase révélés par Mediapart.

●● Ismaël Emelien

  • Les accusations

Lorsque éclate l’affaire Benalla, le 18 juillet 2018, Ismaël Emelien, conseiller spécial d’Emmanuel Macron, entre en possession des images de vidéosurveillance de la place de la Contrescarpe lors des manifestations du 1er-Mai. Il tente alors d’allumer un contre-feu médiatique à l’affaire qui touche l’Elysée en faisant diffuser via les réseaux sociaux les images de vidéosurveillance ainsi qu’un montage visant à disculper le chargé de protection de l’Elysée.

  • Où en est l’affaire ?

Il a été interrogé en janvier 2019 en toute discrétion par un commissaire de l’IGPN – la police des polices – chargé du volet de l’enquête sur la diffusion en ligne d’images tirées illégalement de la vidéosurveillance de la préfecture de police de Paris. L’enquête est en cours.

  • Qu’est-il devenu ?

Ismaël Emelien a démissionné en mars 2019 de ses fonctions de conseiller spécial du président de la République. Cette démission a été annoncée quelques jours après son interrogatoire par l’IGPN, mais il l’a officiellement justifiée par l’annonce de la parution d’un livre coécrit avec David Amiel, lui aussi ex-conseiller à l’Elysée.

Alexis Kohler

  • Les accusations

Ce proche parmi les proches d’Emmanuel Macron a été rattrapé au printemps 2018 par des soupçons de conflits d’intérêts datant de l’époque où il a occupé différents postes à Bercy – à l’Agence des participations de l’Etat, puis aux cabinets de Pierre Moscovici et d’Emmanuel Macron. Après avoir veillé sur la participation de l’Etat dans le port du Havre et les chantiers navals de Saint-Nazaire, Alexis Kohler a quitté l’administration en 2016 pour occuper la direction financière de l’armateur MSC – lequel a été cofondé par Rafaela Aponte, cousine germaine de sa mère. Or le groupe est le principal client des chantiers navals de Saint-Nazaire, dont il était l’un des administrateurs, comme représentant de l’Etat.

  • Où en est l’affaire ?

L’enquête préliminaire ouverte par le Parquet national financier après la révélation de cette affaire par Mediapart a été classée sans suite à l’été 2019. L’association Anticor avait déposé trois plaintes contre Alexis Kohler, pour « prise illégale d’intérêts », « trafic d’influence », « corruption passive », « faux et usage de faux » et « omission substantielle de ses intérêts ».

  • Qu’est-il devenu ?

Alexis Kohler a gardé la confiance d’Emmanuel Macron : il est toujours secrétaire général de l’Elysée.

●● Richard Ferrand

  • Les accusations

Cacique du Parti socialiste et l’un des premiers soutiens d’envergure d’Emmanuel Macron, Richard Ferrand a occupé brièvement le ministère de la cohésion des territoires au début du quinquennat, avant de devoir démissionner à la suite de révélations du Canard enchaîné et du Monde. La plupart des soupçons remontent à l’époque où il dirigeait les Mutuelles de Bretagne : il a été accusé d’avoir fait bénéficier ses deux compagnes successives d’une opération immobilière et de contrats litigieux, mais aussi de s’être retrouvé en conflit d’intérêts en défendant en tant que député une proposition de loi sur les mutuelles tout en conservant un poste dans cette structure. Il avait également omis de déclarer certains de ses assistants parlementaires.

  • Où en est l’affaire ?

Une première enquête avait été classée sans suite par la justice à Brest fin 2017, puis une deuxième enquête a été relancée à Paris avant d’être dépaysée à Lille à la demande des conseils de l’élu finistérien. Le 11 septembre 2019, M. Ferrand a finalement été mis en examen pour prise illégale d’intérêts.

  • Qu’est-il devenu ?

Exfiltré du gouvernement après la révélation de l’affaire, Richard Ferrand a immédiatement pris la présidence du groupe des députés macronistes. Il a ensuite remplacé François de Rugy à la présidence de l’Assemblée nationale, à l’automne 2018, devenant ainsi le quatrième personnage de l’Etat.

●● Françoise Nyssen

  • Les accusations

L’ancienne ministre de la culture est soupçonnée d’irrégularités lors de travaux sur les locaux parisiens et arlésiens de sa maison d’édition, Actes Sud, en 2011 et 2012. Elle aurait omis de déclarer les travaux en mairie, au fisc et aux Bâtiments de France, enfreignant les règles d’urbanisme et économisant au passage une partie des impôts fonciers.

  • Où en est l’affaire ?

L’enquête judiciaire ouverte après la révélation de l’affaire du Canard enchaîné est toujours en cours. Des constatations ont été menées par la police dans les locaux d’Actes Sud à l’été 2018.

  • Qu’est-elle devenue ?

Fragilisée par ces révélations, et contestée dans ses fonctions, Françoise Nyssen a été limogée du gouvernement en octobre 2018. Elle est depuis retournée à Actes Sud, sans en reprendre formellement la direction à cause des règles de prévention des conflits d’intérêts, et a publié un livre retraçant son passage en politique.

●● Laura Flessel

  • Les accusations

L’ancienne ministre des sports a omis de déclarer des sommes au fisc concernant une société gérant ses droits à l’image, Flessel & Co, qu’elle détient avec son mari. Les sommes en cause se montent à plusieurs dizaines de milliers d’euros sur trois années fiscales. Ces sommes auraient été prélevées sur les comptes de la société et versées en toute illégalité sur les comptes personnels du couple.

  • Où en est l’affaire ?

C’est la Haute autorité pour la transparence de la vie publique qui a découvert les manquements de la quintuple médaillée olympique d’escrime, dans le cadre des « vérifications de situation fiscale » lancés en 2017. L’administration fiscale a ensuite jugé nécessaire de porter plainte contre la ministre, en transmettant pour avis son dossier à la commission des infractions fiscales (CIF) – cette dernière validant ou non le souhait du fisc de poursuivre en justice.

  • Qu’est-elle devenue ?

Laura Flessel avait justifié sa démission auprès d’Edouard Philippe en évoquant des « raisons personnelles » et non liées à cette enquête fiscale. Elle a depuis monté un fonds de dotation, Sport’s by Laura Flessel, dédié à la reconversion et la formation des sportifs de haut niveau.

●● Muriel Pénicaud

  • Les accusations

En fin 2015, Business France – un établissement public à caractère industriel et commercial, dont Muriel Pénicaud était alors directrice générale – a signé un contrat de près de 400 000 euros avec Havas Paris pour organiser une soirée avec Emmanuel Macron, alors ministre de l’économie, dans le cadre d’un Salon d’innovations technologiques à Las Vegas. Le contrat a été signé sans appel d’offres préalable, alors qu’il est obligatoire pour l’attribution de marchés publics quand il concerne de tels montants.

  • Où en est l’affaire ?

En février 2017, un rapport de l’inspection générale des finances a soulevé un possible « délit de favoritisme » et des « dysfonctionnements ». Une enquête préliminaire est alors ouverte en par le parquet de Paris sur ces soupçons de favoritisme. Business France a réagi en admettant qu’« au vu des délais », le choix du prestataire avait été fait « selon une procédure pouvant potentiellement être affectée d’irrégularité ». Le 7 juillet 2017, le parquet de Paris a ouvert une information judiciaire « contre personne non dénommée des chefs de favoritisme et recel de favoritisme ».

Convoquée par les enquêteurs puis placée sous le statut de témoin assisté, Muriel Pénicaud a finalement évité la mise en examen dans cette enquête, dont l’instruction est close depuis octobre 2018 sans la mettre en examen.

  • Qu’est-elle devenue ?

La ministre du travail, qui a gardé la confiance du gouvernement, est restée à son poste. Le porte-parole du gouvernement de l’époque avait assuré que « s’il y avait une mise en examen de Muriel Pénicaud, elle devrait quitter le gouvernement ».

●● Mises à jour année 2019

Mise à jour, samedi 13 juillet

Des précisions ont été apportées à la description de la situation d’Alexis Kohler et à ses liens familiaux avec la cofondatrice de l’armateur MSC.

Mise à jour, mardi 16 juillet

Des informations complémentaires ont été ajoutées, avec l’annonce de la démission du ministre de la transition écologique et solidaire, François de Rugy.

Mise à jour, lundi 16 décembre

Des informations complémentaires ont été ajoutées, avec les développements de l’affaire des assistants parlementaires du MoDem et l’affaire Delevoye.

Correction, mardi 17 décembre

Contrairement à ce qu’indiquait une précédente version de l’article, l’enquête visant Alexis Kohler a été classée sans suite par le PNF à l’été 2019.

Covid-19. Un scandale d’État plus grave que celui du sang contaminé

Sources : Alternatives Économiques - Le blog de Jean Gadrey

Si cela se confirme, la justice, qui sera saisie (cela a commencé), sera amenée à prononcer de lourdes condamnations. Je ne suis pas juriste mais selon moi les fautes commises dans la gestion sanitaire et politique de la crise actuelle sont plus graves que celles des protagonistes principaux de l’affaire du sang contaminé. Nous allons voir pourquoi.

Un préalable. J’ai entendu Xavier Bertrand expliquer sur France Inter que l’heure n’était pas aux accusations portant sur le présent ou sur le passé. Je ne partage pas du tout cette opinion, qui arrange peut-être Monsieur Bertrand à titre personnel. L’heure est certes à tout faire pour endiguer cette épidémie, en y mettant de gros moyens, pas seulement le confinement, et en prenant des décisions meilleures que celles de ces dernières semaines. Mais cela ne se fera pas sans de fortes pressions citoyennes, des personnels de santé, des patients et de leurs familles, afin qu’on réoriente la mauvaise stratégie actuelle. Qu’on la réoriente notamment dans le sens préconisé par Gaël Giraud dans ce texte « Dépister et fabriquer des masques, sinon le confinement n’aura servi à rien », ou par moi-même dans celui-ci « Il faut d’urgence étendre les capacités hospitalières et les tests. Le confinement, indispensable, ne suffira pas ». Il faut aussi expérimenter à plus grande échelle les traitements actuellement proposés afin d’y voir plus clair sur leur efficacité, ce que Big Pharma et ses relais au sommet de l’État ne voient pas d’un bon œil (l’œil du profit privé qui a horreur des médicaments qui ne coûtent pas cher et sont génériquables).

Pour qu’une telle réorientation soit décidée vite, il faut que les plus hauts responsables politiques, à défaut de craindre des manifestations pour les semaines à venir, ou une mise en minorité au Parlement, craignent d’être condamnés pour mise en danger de la vie d’autrui, ou pour non-assistance à personne en danger, ou pour homicide involontaire, comme résultat de décisions contraires aux enjeux sanitaires compte tenu des informations dont ils disposaient. Condamnés d’abord par l’opinion publique et par les spécialistes de la santé, puis par la justice.

LE SCANDALE DU SANG CONTAMINÉ, EN RÉSUMÉ

Je m’appuie ici sur diverses sources d’époque dont, outre la rubrique de Wikipedia (longue, citant beaucoup de sources, mais un peu confuse), un long article de Libération indiquant bien toutes les sources (12 mai 1998 par Éric Favereau et Armelle Thoraval) et un autre dans Le Diplo de février 1999 par Philippe Froguel, Directeur de recherches au CNRS et Catherine Smadja, Administratrice civile. S’y ajoute un article de 1996 de chercheurs en politique et droit de la santé à Rennes, « l’affaire du sang contaminé », par Virginie Gallerand et Jérôme Tousaint.

Selon l’article de Libération, le cœur du scandale a été le fait que « selon les données, recoupées et reconfirmées, contenues dans quatre rapports d'expertises médicales… 232 patients, transfusés entre le 20 mars 1985 et le 1er août 1985 (après une opération, par exemple), ont été contaminés par le virus du sida ; puis entre le 1er août et le 31 décembre 1985, le Pr Vilde a décompté une quarantaine de contaminations. Et 25 hémophiles ont été infectés entre le 1er mai et le 31 décembre 1985 » après avoir reçu des produits sanguins concentrés ».

Or s’il est vrai qu’avant 1983-84 on ne savait pas bien comment le sida se transmettait et si des transfusions pouvaient être à l’origine de contaminations (très souvent mortelles à l’époque), en revanche, au moment où ces transfusions de 1985 ont été effectuées, on savait. Dès août 1983, le Professeur Montagnier commençait même à alerter sur les risques liés aux transfusions, sans être écouté.

C’est ce que reconnaissait le tribunal administratif de Paris dans son jugement du 20/12/91 : « la révélation de l'ampleur de la catastrophe sanitaire annoncée commandait qu'il soit mis fin autoritairement et sans délais à la distribution de produits sanguins contaminés ».

Selon l’article des chercheurs de Rennes, « dans l'affaire du sang contaminé, une somme d'intérêts économiques ainsi que l'inaction et les tergiversations des différents responsables ont primé sur la vie et conduit au désastre sanitaire… Le Dr. Garretta a non seulement ignoré les offres du laboratoire Travenol qui lui proposait dès 1983 un produit inactivé par chauffage, mais il a également présidé à la contamination de nombreuses victimes, en liquidant les stocks de produits non chauffés. Toutefois, ce drame n'a pas pour seule explication l'argent. L'incompétence et les hésitations des responsables médicaux-administratifs et politiques frappent tout autant ». Fin de citation.

Les responsables politiques ont été jugés (et innocentés) par la Cour de Justice de la République en 1999, seuls quatre médecins ayant été condamnés dès 1992 à des peines de prison avec ou sans sursis, deux pour tromperie (Le Dr Garetta, ancien directeur du CNTS, et le responsable du département Recherche et développement du CNTS), et deux autres pour non-assistance à personne en danger.

Le coût d'indemnisation des familles et des victimes par l'État s'élevait en 1996 à 17 milliards de Francs (environ 3,4 milliards d’euros en valeur actualisée). Quant au nombre de personnes transfusées mortes du sida, il est pratiquement impossible de le connaître, comme si c’était un secret d’État. Selon l’article des chercheurs, « si l'on pouvait se risquer à un bilan, on comptabiliserait plus de 1300 hémophiles contaminés et plus de 8000 transfusés pendant la période critique, ce comptage sommaire ne prenant pas en compte les proches de toutes ces victimes ».

Ce scandale a eu pour caractéristiques une accumulation de retards (liés à des oppositions de toute sorte, voir l’article des chercheurs). Ce qui nous mène au scandale actuel de la stratégie face au Covid-19. Faut-il parler de stratégie d’ailleurs, vu qu’ici, comme pour le sang contaminé, on a « une somme d'intérêts économiques ainsi que l'inaction et les tergiversations des différents responsables qui ont primé sur la vie » ?

LA FACTURE POLITIQUE, MORALE ET ÉCONOMIQUE SERA LOURDE. LA JUSTICE DEVRA SE PRONONCER

Le site La Vie des Idées a publié le 25 mars une « Première chronologie de l’émergence du Covid-19 » par Pascal Marichalar, chercheur au CNRS. Ce dernier se fonde sur l’état des connaissances mondialement disponibles à chaque instant sur cette épidémie à partir d’un corpus bien défini : le très réputé magazine « Science », et les déclarations de l’OMS depuis fin décembre 2019. En voici des extraits, mais la lecture de l’intégralité de l’article est conseillée :

« Début janvier 2020, on apprend l’existence de cette nouvelle maladie dont les caractéristiques sont inconnues. Début février, on doit se rendre à l’évidence : les spécialistes ne peuvent exclure le scénario de la pandémie, voire semblent penser que ce scénario est le plus probable… Le 25 février, il est désormais établi que la pandémie l’a emporté. Le 2 mars, l’analyse du rapport de la visite de l’OMS montre deux choses : il est possible d’arrêter la course folle du virus ; la manière de le faire est de procéder à des dépistages massifs et ultra-rapides, avec traçage et isolement immédiat des contacts des personnes positives. Dès le 11 février, les lecteurs de Science sont alertés sur la possible pénurie de tests biologiques de dépistage. Le rapport de l’OMS du 28 février confirme qu’il existe d’autres techniques, à allier ou à substituer aux tests biologiques de dépistage en fonction des circonstances : la prise régulière des températures, l’examen des poumons par scanner… Le 28 février est publié le rapport crucial de l’OMS sur ce qui a été fait en Chine. Il montre que seule une mobilisation de « tout le gouvernement » (all-of-government) et « toute la société » (all-of-society) permet de vaincre l’épidémie. On se souviendra sans doute longtemps du fait que le lendemain, le samedi 29 février d’une année bissextile, le premier ministre Édouard Philippe a décidé de détourner un conseil des ministres « exceptionnel dédié au Covid-19 » pour annoncer l’utilisation de l’article 49.3 de la Constitution afin d’adopter sans vote la réforme des retraites. Alors que l’OMS démontrait l’urgence de l’action collective et solidaire face à une pandémie bientôt incontrôlable, le gouvernement s’est dit que le plus urgent était de profiter de la dernière fenêtre de tir pour faire passer son projet de loi tant décrié. Lorsque le temps de la justice et des comptes sera venu, il nous faudra comprendre comment nous en sommes arrivés à la situation actuelle : une pénurie absolue de masques, ne permettant pas de protéger convenablement les soignant.es qui sont au front – qui sont infecté.es, et infectent à leur tour –, bien trop peu de tests de dépistage (ce qui semble avoir été une décision assumée, y compris aux temps où l’épidémie était encore balbutiante en France, et n’est pas une fatalité en Europe, comme le montre l’exemple de l’Allemagne), et finalement la décision de dernier ressort de confiner toute la population pour une période indéterminée, une arme non discriminante qui est terriblement coûteuse en termes humains, sanitaires (santé mentale) et économiques ». Fin de citation.

Tout ce qui précède montre sans équivoque que l’argument « on ne savait pas », ou « des doutes raisonnables existaient », mis en avant par les décideurs dans la crise du sang contaminé comme dans d’autres, ne pourra pas tenir longtemps pour la crise actuelle.

PARMI LES SCANDALES D’ÉTAT : LA PÉNURIE DE MASQUES ET DE TESTS, QUI VA FAIRE DES CENTAINES DE MORTS

Plusieurs articles, dont l’un sur France Culture, ont apporté des éclairages sur l’incroyable pénurie actuelle de masques en France, dont il est certain qu’elle va coûter des centaines de vies, en particulier parmi les personnes situées « au front » du système sanitaire et des autres urgences vitales. Des responsabilités antérieures sont passées au crible, mais pour s’en tenir aux derniers mois, les graves irresponsabilités sont légion. À commencer par les « faux pas à répétition » de Sibeth Ndaye dans ses pitoyables numéros de comique sur l’inutilité des masques pour le public, argument brillamment démenti par Serge Galam, physicien, chercheur émérite au CNRS dans cet article du 24 mars « Masques : mais de qui se moque-t-on ? ». S’agissant de la porte-parole de l’Élysée, on peut vraiment parler de mensonge d’État. Mais elle n’est pas la seule à avoir menti ou sacrifié la vie sur l’autel de l’économie : Buzyn, Véran, Blanquer, Pénicaud, Philippe, etc. et bien entendu Macron.

Quant au manque criant de diagnostics fondés sur des tests, on trouve ici aussi une forte responsabilité politique compte tenu d’un retard des autorités d’au moins deux à trois semaines pour décider de multiplier les capacités et lieux d’analyse, le tout étant lié au choix désastreux de la stratégie du « tout pour et par le confinement » (tout sauf le travail salarié…).

[Ajout une heure après la mise en ligne : pour une confirmation argumentée de ce qui précède, voir ce blog de Corinne Lepage. Et par ailleurs, la fédération des hôpitaux privés se plaint de n'être pratiquement pas sollicitée ! Quant à nos voisins allemands, ils ont en sont à effectuer 17 fois plus de tests que chez nous !]

J’ai évoqué dans mes billets précédents d’autres responsabilités politiques relatives à la casse, depuis vingt ans, du système de santé et des hôpitaux publics, l’énorme réduction du nombre de lits en soins intensifs, les délocalisations de productions industrielles vitales, etc. Je n’y reviens pas. Je ne reviens pas non plus sur cet autre scandale qui consiste à exiger des salariés d’entreprises non essentielles qu’ils aillent travailler la boule au ventre alors que la consigne sanitaire est de rester chez soi.

Lorsque les personnels hospitaliers manifestaient à la fin de l’année dernière pour défendre le bien commun qu’est la santé publique, ils se faisaient copieusement gazer. Du matériel de répression était alors commandé vite et en masse…

Aujourd’hui, il faut soutenir les diverses initiatives visant à traîner en justice les responsables et coupables de mauvais traitements, d’erreurs funestes, de décès prématurés. Sans même parler des dommages sur la santé mentale dans un contexte de confinement prolongé, voire même - c’est un paradoxe pour des élites vouées au culte de la croissance - de l’énorme dépression économique que ces décisions vont nettement amplifier – sauf réorientation rapide - par rapport à ce qu’aurait pu être une gestion fondée sur le dépistage de masse et les protections par masques, gants et gels, et bien entendu l’extension des capacités hospitalières d’urgence. S’ajoutent au tableau des pressions (pas toutes défendables) pour freiner l’expérimentation du traitement aujourd’hui proposé à Marseille et sur lequel je ne peux pas me prononcer sans atteindre mon niveau d’incompétence.

UN MOUVEMENT EN COURS DE DÉPÔTS DE PLAINTES

Une pétition mise en ligne samedi sur le site change.org a déjà récolté plus de 220.000 signatures, ce matin du jeudi 27 mars. Elle soutient la plainte déposée par un collectif de plus de 600 médecins, nommé « C19 », contre Edouard Philippe et Agnès Buzyn. Ces derniers sont accusés de « mensonge d'État ». Le collectif leur reproche de ne pas avoir assez préparé la France à la pandémie du coronavirus alors même qu'ils étaient au courant des risques de la crise à venir. À l'initiative de la pétition, Lucien Cavelier, psychologue à Marseille, explique que « Pour ces médecins, le gouvernement était au courant des dangers liés à l’épidémie mais n’a pas agi suffisamment tôt ni pris les bonnes mesures, notamment le stockage de masques et la mise en place de tests systématiques, qui auraient permis d’isoler les "porteurs sains" capables de contaminer plusieurs personnes ».

Comme le rapportait France Info mercredi, cinq autres plaintes ont été déposées lundi dernier. Elles visent également le premier ministre, l'ancienne ministre de la Santé, mais aussi son successeur Olivier Véran. Elles les accusent de « mise en danger de la vie d’autrui » ou d'« homicide involontaire ». Toutes sont transmises à la Cour de Justice de la République, seule instance en capacité de juger des ministres pour des faits commis lors de l'exercice de leurs fonctions.

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