Mitterrand : les derniers jours de l'ancien président

1994 - 1995 : une fin de règne douloureuse

Au cours des derniers mois de sa présidence, François Mitterrand, fortement diminué par la maladie, est contraint de rester la plupart du temps allongé.

Ne se présentant plus à l'élection présidentielle de 1995, il incite alors Jack Lang à briguer la présidence de la République et entretient des relations tendues avec le candidat du Parti socialiste, Lionel Jospin, qui se montre assez critique envers son passé et le bilan de sa présidence, en utilisant l'expression du « droit d'inventaire »

 Arrivé en tête au premier tour de l'élection présidentielle, Lionel Jospin est ensuite battu par Jacques Chirac au second tour le .

Le , le président élu, Jacques Chirac, et François Mitterrand, encore en fonction, célèbrent à Paris la victoire de 1945 et affichent une bonne entente.

Pour la première fois deux présidents de la République française se retrouvent côte à côte dans ce genre de cérémonie.

Le , deux heures avant sa passation de pouvoir avec Jacques Chirac, François Mitterrand prend le petit-déjeuner avec l'écrivain et académicien Jean d'Ormesson qui sera ainsi la dernière personnalité reçue par le président Mitterrand à l'Élysée.

Après un entretien privé, Jacques Chirac est officiellement investi et François Mitterrand lui transmet ses pouvoirs, au cours d'une cérémonie officielle au palais de l'Élysée.

Après la passation de pouvoirs, François Mitterrand se rend au siège du Parti socialiste, rue de Solférino, où il prononce son dernier discours public.

En tant qu'ancien président de la République, il devient membre de droit du Conseil constitutionnel, mais refuse d'y siéger.

Il préfère se consacrer dès lors principalement à la lecture, à l'écriture et effectue de nombreux déplacements (familiaux et politiques), bien qu'étant très affaibli par la maladie

Il reçoit chez lui des hommes politiques comme Henri Emmanuelli, Michel Charasse, Michel Barnier, Édouard Balladur ou encore l'ancien président de la République Valéry Giscard d'Estaing, à qui il déclare que sa victoire de 1981 face à lui est due à la « trahison » du RPR et de Chirac.

Devant ses visiteurs, il désapprouve deux décisions prises par Jacques Chirac au début de son mandat :

- la reprise des essais nucléaires français 

- et la reconnaissance de la responsabilité de la France dans la déportation vers l'Allemagne de Juifs français sous l'Occupation.  

En privé, il critique également la montée en puissance de Lionel Jospin au sein du Parti socialiste. Chirac affirme dans ses mémoires qu'il ne revit pas Mitterrand après son départ de l’Élysée, mais qu'ils se téléphonèrent régulièrement.

François Mitterrand interprète pendant quelques secondes, en , son propre rôle dans le film à sketches Lumière et Compagnie, dans le segment de Régis Wargnier, un film documentaire réalisé par 41 réalisateurs.

Le mois suivant, il participe à un colloque d'anciens chefs d'État et de gouvernement organisé par l'ancien président des États-Unis George H. W. Bush à Colorado Springs.

FRANCOIS MITTERRAND

Noêl En Egypte

Le , il passe Noël à Assouan en Égypte. bien que cee voyage lui ait été vivement déconseillé en raison de son état de santé.

Le , il passe le réveillon en famille dans sa propriété à Latché, dans les Landes.

Le , il rentre à Paris pour effectuer des examens médicaux importants et subir un nouveau traitement.

Son cerveau étant atteint par des métastases, il prend la décision de ne pratiquement plus s'alimenter pour accélérer la fin. 

A partir de cet instant, tout va aller vite et la fin de l'ancien président est toute proche.

François Mitterrand meurt le  à l'âge de 79 ans des suites d'un cancer de la prostate, dans son appartement de fonction du 9 avenue Frédéric-Le-Play, situé dans le 7e arrondissement de Paris, immeuble où réside également Anne Pingeot.

Des chefs d'État et des personnalités politiques se rendent très vite sur les lieux.

L'hommage de la classe politique est unanime, y compris chez ses détracteurs, à l'exception notable d'Arlette Laguiller.

Jacques Chirac fit une déclaration le soir même, qui surprit beaucoup par sa bienveillance. Sa mort est à la une de toute la presse. 

En avril 2012, deux journalistes, Laurent Léger et Denis Demonpion affirment que François Mitterrand « a vu un lundi, à sa demande expresse, son calvaire abrégé » : selon eux, « une injection lui fut administrée par voie intraveineuse », l'historien Philip Short évoquant l'intervention du spécialiste de la lutte contre la douleur, le médecin Jean-Pierre Tarot. Cependant, les auteurs ne parlent pas d'euthanasie.

Paris Match publie, le , un second numéro hommage avec une photographie, volée, de l'ancien président sur son lit de mort, accompagné de la mention : « Dans la chambre nue, un gisant pour l'histoire ».

.L'hebdomadaire charge la tâche à Pascal Rostain et Bruno Mouron, qui avaient révélé la fille cachée du président.

Paris Match est condamné, mais refuse de dévoiler l'auteur du cliché. Alors que près de 400 personnes se sont recueillies devant sa dépouille, trois personnes sont soupçonnées : Claude Azoulay, le photographe, Patrick Amory, un intime de la famille, et Ali Baddou, le compagnon de Mazarine Pingeot.

Les accusations ont été importantes contre Azoulay, mais une enquête du journal Le Monde montre que ce serait Amory qui aurait pris la photographie le 9 janvier.

Ses proches ne font pas preuve de rancune : Danielle Mitterrand fait plusieurs reportages pour le magazine la même année, tandis que la famille est satisfaite de la qualité du cliché ; Mitterrand lui-même ne trouvait pas l'idée déplaisante..

Ses obsèques, le , donneront l'occasion d'apercevoir côte à côte ses deux familles, officielle et officieuse. Une messe privée se déroule en l'église de Jarnac en Charente (durant cette cérémonie, son labrador nommé Baltique reste à l'extérieur de l'église, tenu en laisse par Michel Charasse). Par ailleurs, une messe officielle se déroule au même moment en la cathédrale Notre-Dame de Paris célébrée par le cardinal Lustiger en présence de 61 chefs d'État et de gouvernement, dont Rainier IIIFidel CastroYasser Arafat, le Prince CharlesHelmut Kohl.

Le  est déclaré jour de deuil national.

Désormais, François Mitterrand repose au cimetière de Jarnac, en Charente, dans le caveau familial.

Il avait initialement décidé de se faire inhumer au sommet du mont Beuvray, mais avait dû y renoncer en 1995, face à la polémique suscitée par cette annonce.

Dans un article publié le 6 janvier 2011, la journaliste Valérie Trierweiler publie dans Paris-Match un reportage bouleversant qui décrit les derniers jours de la vie du président Mitterrand. Pour lire l'article, cliquez sur le lien suivant :

Mitterrand : les secrets du "dernier" voyage

TEXTE INTEGRAL 

Quinze ans après sa disparition, la vie romanesque du président, entre ombre et lumière, passionne toujours les Français. Récit de sa mort.

« Papa est mort cette nuit. »

Il est 6 heures, ce 8 janvier. Le jour ne s’est pas encore levé. C’est même le crépuscule qui recouvre le petit matin.

Anne Pingeot vient réveiller sa fille, Mazarine. Leur fille. Sa fille à lui, François Mitterrand, celle qui lui ouvrit les portes d’un bonheur inconnu.

Anne, la femme cachée, revient de l’avenue Frédéric-Le-Play, où repose désormais le corps de l’ancien président. Là où il est mort, dans les bras du Dr Tarot.

La mère suggère à sa fille de s’y rendre pour un dernier adieu. Seule, avant que la France ne s’empare de la nouvelle. Deux heures pendant lesquelles les deux femmes retiendront le secret pour elles. Elles deux.

Pour mieux garder l’homme aimé, le père adoré. Mazarine affronte la nuit glaciale pour ne trouver sur place que le froid, encore.

Celui du visage, du corps de son père. Tout le monde pleure, les gardes embrassent la jeune fille. Mazarine se libère de sa « Bouche cousue » et hurle sa douleur.

Cela faisait des jours qu’elle feignait d’ignorer l’imminence de l’issue fatale.

Elle en voulait à sa mère de lui parler d’obsèques, alors que son père n’avait pas rendu son dernier souffle.

Elle avait malgré tout compris le soulagement d’Anne Pingeot, lorsque le projet de sépulture au mont Beuvray fut abandonné. Mitterrand n’irait pas rejoindre le camp de la famille « officielle ». Il serait rendu à sa terre natale, Jarnac. Là où des millions d’yeux ont suivi cette cérémonie si peu commune. Cette image de deux ­familles réunies dans un même chagrin.

Sa chambre est disposée à l'identique

Avant cet épilogue tragique, Mazarine vient régulièrement avenue Frédéric-Le-Play, en coup de vent, trop occupée à détourner le regard de la mort.

Cela fait déjà quelques semaines que le corps de François Mitterrand lâche prise. Les derniers visiteurs venus fouler la moquette bleue assistent, malgré eux, à cette déchéance lente et rapide à la fois. L’ancien président dit à Marie de Hennezel : « Que c’est long de mourir ! »

Dans le huis clos de l’avenue Frédéric-Le-Play, les ­ultimes acteurs font leur entrée et leur sortie avant que le rideau ne tombe définitivement.

Ils viennent saluer celui qui tire sa révérence. Roland Dumas, Georges Beauchamp, Maurice Benassayag, Anne Lauvergeon, Jean-Luc Mélenchon, Georges Kiejman, Robert Badinter, André Rousselet et quelques autres défilent. François Mitterrand reste maître du jeu; c’est lui, par l’intermédiaire de Michel Charasse, qui accorde les tickets d’entrée. Il n’est plus question de s’embarrasser des importuns.

Jean-Luc Mélenchon ne se souvient pas de la date exacte de sa dernière rencontre. Il devait venir à 11 heures, ­annulation. Mitterrand le fait rappeler pour, finalement, lui demander de venir déjeuner : le Graal. Lorsqu’il pénètre dans l’antre du Sphynx, il aperçoit, au fond du corridor blanc, Baltique couchée dans la cuisine. Mitterrand arrive lentement. N’écoutant que son instinct, la chienne se jette sur son maître, le déstabilisant. Mitterrand tombe à la renverse sur le divan. Rien de grave. Mitterrand s’en amuse : « Vous voyez qu’il y a quelqu’un qui m’aime, y compris chez moi ! » lance-t-il à Mélenchon médusé.

Avec Charasse et Tarot, il entraîne son invité dans la petite salle à manger. La fenêtre donne sur le Champ-de-Mars. En bas, quelques manifestants brandissent leurs pancartes. « Qui sont ceux-là ? » interroge l’ancien président. « Ce sont les profs de gym. On verra s’ils seront encore là dans dix jours », rétorque Mélenchon, en référence à une précédente « manif ».

Mitterrand sourit à la riposte de ­celui qu’il connaît pour être un agitateur. « Vous aimez les pâtes ? » questionne encore Mitterrand. « Il a mangé de bon appétit, mais il avait une mine horrible. Pourtant, je n’ai pas réalisé qu’on se disait au revoir. J’avais fini par penser qu’il était immortel. »

Le moment du départ ­approche, et Mélenchon n’oubliera jamais la scène suivante. « Alors que je m’apprêtais à partir, le “vieux” a voulu sortir lui aussi. Les gardes du corps se sont interposés physiquement. C’était horrible, ils agissaient comme ils l’auraient fait avec un gosse. J’ai détourné le ­regard. » Charasse lui explique qu’ils sont obligés de faire ainsi, parce qu’ensuite le président ne peut pas remonter, qu’il faut le porter, qu’il faut lui éviter ça. Il ajoute qu’ils craignent que le cancer n’atteigne le cerveau. Quinze ans après, à l’évocation de ces souvenirs, Mélenchon a les larmes aux yeux.

Pierre Bergé se rappelle lui aussi un déjeuner, mi-­décembre, au restaurant La Marée.

Par deux fois, le matin même, le secrétariat téléphone pour annuler le rendez-vous. A midi et demi, contrordre : « Le président se sent mieux, le déjeuner est rétabli. » C’est le temps des grandes grèves, celles de décembre 1995, les « grèves Juppé ».

­Mitterrand arrive avec une heure de retard, accompagné de Danielle. Soutenu par ses gardes du corps, ce corps tellement fatigué, endolori et diminué. Les yeux se détournent, à moins que ce ne soient les regards qui se braquent. Les habits de président ne sont plus, ne reste qu’un vieil homme dans sa vérité. « Il voulait se prouver qu’il n’était pas si malade, se souvient Bergé.

Il parlait peu. Je devisais sur l’Europe et la déclaration de Chirac. Il m’a répondu : “Je ne sortirai de ma réserve que si l’on attaque vraiment l’Europe. Sinon, je ne dirai rien.” » Le comédien Pierre ­Arditi déjeune dans ce même restaurant : « Je ne savais pas qu’il était si mal. »

Quelques jours plus tôt, ce sont Laure Adler et Michel Charasse qui partagent la table de l’ancien président, chez Lipp. Ce jour-là, Mitterrand se sent plutôt en forme. Il est en avance et attend en bas, là où il faut se montrer. C’est le clan des Auvergnats que François ­Mitterrand a devant lui et auquel il fait partager... une choucroute !

Et lui tient ce discours : « Vous êtes des “pays”. Vous savez qu’en Auvergne les enterrements sont des grandes fêtes. Je veux que, chaque année, vous vous réunissiez le jour de ma mort pour déjeuner en ma ­mémoire. »

C’est ainsi que, depuis quinze ans, chaque 8 janvier, la tribu mitterrandienne se réunit à La Cagouille, l’une des tables favorites du défunt. Mais l’heure n’est pas à la légèreté. La mort rôde déjà. Il fait cet aveu dans un moment solennel : « J’ai demandé au Dr Tarot, si je me mets à divaguer, de ne pas aller jusqu’au bout. Je vous ­demande, à vous aussi, de me dire la vérité. Si vous voyez que ma tête ne suit plus, dites-le moi. »

Deux ou trois jours plus tard, le 15 décembre, l’ex-président appelle Michel Charasse : « Je ne peux plus écrire. » Jusqu’alors, il travaillait à ses deux livres, à demi allongé dans son lit, un lutrin posé sur ses jambes. Un peu plus tard, Mitterrand téléphone de nouveau à Laure Adler, à qui il demande de ­venir. La journaliste traverse la belle entrée. Il la reçoit alité, sans qu’elle distingue aucune gêne de sa part.

Elle aperçoit une bibliothèque, une salle à manger, une ou deux autres chambres et le bureau, à droite en entrant, que se partagent Christiane Dufour, Joëlle Jayet, Bernard Latarjet, Dominique Bertinotti, Pierre Tourlier, le chauffeur, et les gardes du corps.

L’ancien président est physiquement faible. Mais non, la tête ne divague pas.

Vraiment pas. « Nous avons parlé de la révolution de 1848, de cet idéal de la gauche, du travail pour tous, se souvient Laure Adler. Il était dans une forme éblouissante. Tarot est sorti de la pièce pour nous laisser. Je n’ai pas pris conscience que c’était la dernière fois que je le voyais. »

L’écrivaine, fine observatrice, remarque que la chambre est disposée à l’identique de celle de l’Elysée. La photo du père et de la mère du président trône de la même façon. Les mêmes ­livres sont entreposés là, une Bible, une « Histoire des ­religions », du Nietzsche, Alain, Lamartine, mais aussi des poètes comme Rimbaud.

« Il lisait tout le temps. » La journaliste, alors conseillère, avait obtenu de le suivre partout pour sa dernière année à l’Elysée. Elle l’avait vu souvent pour des conversations à n’en plus finir, incapable de se mouvoir. Elle eut le temps de lui soumettre les épreuves de « L’année des adieux ». « Je n’ai pas besoin de les lire, je vous fais confiance », lui dit-il. Oui, il lui faisait confiance. Au point de lui parler d’Anne Pingeot.

Les deux femmes avaient fréquenté le même lycée à Clermont-Ferrand. « Il n’arrêtait pas de me dire combien il était amoureux d’elle. Qu’elle était la femme de sa vie. Il me l’a dit à plusieurs ­reprises. Ils avaient une véritable connivence intellectuelle. » Une autre femme partage les secrets du vieil homme : Anne Lauvergeon.

Mitterrand a fait d’elle sa confidente. L’ancienne secrétaire générale adjointe à la présidence de la République assiste même à la première rencontre entre les deux familles, un jour de septembre, dans cet appartement sans passé. « J’étais surtout sa va-t-en-guerre contre la maladie.

C’est ça qu’il attendait de moi : les forces de la vie. » Anne Lauvergeon passe tous les deux ou trois jours.

Parfois, ils bavardent ; d’autres fois, ils regardent ensemble la télévision installée dans la chambre. Mitterrand a beau ne plus être aux affaires, cette histoire de grève le passionne. Il ne comprend pas pourquoi Juppé n’arrive pas à s’en dépêtrer. Un jour, au restaurant, alors que Mitterrand décide d’emmener sa complice ­déjeuner, il aperçoit Pierre Suard, en proie au scandale de la CGE-Alcatel. Le renard reprend le dessus et traverse la salle pour saluer le maudit.

"J'ai résolu la question philosophique"

« Il n’aimait pas les lapidations collectives », décode Lauvergeon. Une autre fois, c’est Henri Emmanuelli qui est convié à déjeuner. « J’ai un souvenir très fort de cette période, il ne trichait plus. Il voulait que je devienne membre de sa fondation. » Mitterrand donne aussi des leçons de vie, comme en témoigne le ­député des Landes :

« Il m’a dit : “Surtout, ne vous laissez jamais enfermer ni sur une position ni dans une solution.

Si vous vous retrouvez dans une pièce sans fenêtres, faites un trou dans le mur.” Il n’aimait pas être contraint, c’est pour cela qu’il avait toujours deux fers au feu. » Henri ­Emmanuelli est convaincu que c’est de son enfance dans un milieu étriqué et de son passage dans le stalag que Mitterrand gardait une peur panique de l’enfermement. A la mi-décembre, il trouve encore l’énergie de recevoir... ­Valéry Giscard d’Estaing. « Par politesse », admet Lauvergeon. Jack Lang, à son tour, installé dans un café de la place des Vosges, raconte ses dernières visites. Un déjeuner, dans la chambre du malade. « Il m’a donné des huîtres parce qu’il savait que j’adore ça, mais lui ne mangeait rien. »

Ce jour-là, Mitterrand évoque la souffrance de son père, mort lui aussi du cancer de la prostate.

A propos de sa propre douleur, il confie : « C’est comme si j’avais la Gestapo en moi. » Puis encore : « J’ai résolu la question philosophique. » Lang comprend qu’il s’agit de la mort. Une ­autre fois, Mitterrand recouvre un peu plus de force et ­entraîne son ancien ministre chez Clémentine, un restaurant situé à quelques encablures de l’avenue Frédéric-Le-Play. « Il ne parlait que de son réveillon à venir à Assouan. » Voilà l’objectif : tenir. Tenir jusqu’à Noël et Assouan.

Même si l’inéluctable doit arriver. Mazarine raconte ce séjour dans « Bouche cousue ». « Je passais quelques minutes dans la chambre de mes parents, embrassais mon père, parlais à peine à ma mère que je voyais si triste, si ­fatiguée, j’étais particulièrement enjouée. Je lui refusais la reconnaissance de sa maladie, je me la refusais à moi.

S’il se plaignait, je l’écoutais à peine, comme un enfant ­capricieux. Je profitais de ces vacances avec une avidité jusqu’alors inconnue.

Longtemps j’avais résisté, je ne voulais pas partir, mon père en avait été blessé. [...] C’est le dernier Noël que nous passons ensemble. Oui, nous sommes partis une fois de plus, loin des médias, de la France et du quotidien. Mais je savais que nous transporterions, dans nos bagages, la maladie et l’imminence de la mort... » De sa suite numéro 237 du Old Cataract, qu’il ne quitte quasiment pas, François Mitterrand cherche à noyer sa douleur dans la beauté du Nil. L’Egypte est une de ses passions.

Il ne se lasse pas d’évoquer le rite des morts, fasciné par la façon dont le passage entre vie et trépas se célèbre.

A plusieurs reprises, il en parle au président Hosni Moubarak. C’est le président égyptien qui a affrété son avion pour ce voyage particulier. « Je pense qu’il aurait été heureux de mourir en Egypte », confie Hubert ­Védrine, son ancien secrétaire ­général. Tous les amis de Mitterrand se souviennent de sa fascination pour l’au-delà et la spiritualité.

A chaque ­annonce de décès, Mitterrand interroge, veut connaître tous les détails, avant de terminer toujours par la même question : « S’est-il rendu compte ? » Aussi, le choix du Dr Tarot n’est pas hasardeux. Ce médecin anesthésiste, qui a accompagné Antoine Riboud jusqu’au bout de la voie sans issue, est depuis l’été 1994 aux côtés du président.

Cet homme, que chacun s’accorde à décrire comme extraordinaire, est là. Devant le Nil, il veille, apaise, rassure et dose les médicaments au plus près de la douleur. Anne Pingeot s’est muée, nuit et jour, en infirmière.

Elle ne veut pas perdre une minute ailleurs qu’auprès de lui. Le détenteur du secret, Robert Badinter, est présent aussi. C’est lui qui, quelque temps auparavant, a effectué les démarches pour que Mazarine puisse porter le nom de Mitterrand si elle le souhaite. Les jours passent lentement. Avant de repartir, l’ancien président signe le livre d’or du palace égyptien. Comme en témoigne Hubert ­Védrine, la signature n’est plus la même que celle qui ­figure sur ce registre, apposée en février. Elle tremble, comme la main qui tient le stylo. Ecrire est devenu, pour cet amoureux des lettres, quasiment insurmontable.

Il faut rentrer. Organiser l’autre réveillon, celui du 31, ­dévolu à l’autre famille. L’officielle. Jusqu’au bout, Mitterrand a voulu conserver les rituels qu’il avait, au fil du temps, imposés aux siens. Le nouvel an revenait à la première famille, à quelques vieux amis, Noël était dédié à la deuxième famille et aux rares intimes mis dans le secret. Mais ce 31 décembre 1995 ne ressemble à aucun autre. C’est le dernier. Tout le monde s’en doute. Personne n’en parle.

"C'est comme si j'avais la Gestapo en moi"

Pierre Bergé, le dernier grand ami, n’est pas de ceux qui cherchent à refaire l’histoire. Pas de ceux, non plus, qui se trouvent, quinze ans après, une place qu’ils n’ont jamais eue auprès de l’ancien chef de l’Etat. Celui qui préside, depuis toutes ces années, l’Association des amis de l’Institut François-Mitterrand, veut recadrer les ­inventions et autres fantasmes rapportés sur ce fameux 31 décembre. « Tout ce qu’a écrit Benamou est faux, les ortolans, les serviettes blanches, tout ça, c’est faux, ­inventé. Il a fait un amalgame avec le réveillon de l’année précédente ! » Fichtre, voilà qui change tout. On l’a tellement lu que Mitterrand, à Latche, pour ce dernier ­réveillon, entouré de Danielle, ses fils, les Hanin, Emmanuelli, les Lang, les Munier, avait fêté la nouvelle année presque comme si. On avait cru qu’il s’était prêté au rite de la dégustation des ortolans, la tête cachée sous la serviette, pour aspirer le corps de ces petits oiseaux comme pour mieux cacher ce péché. « Comment aurait-il pu ? s’insurge encore Pierre Bergé. Il ne tenait pas debout, ne pouvait rien manger. Il n’est même pas venu s’asseoir à table. » Effectivement, Mitterrand est allongé dans un fauteuil. Les uns et les autres se relaient auprès de lui. Roger Hanin, le plus inquiet, y va le plus souvent pour tenter d’arracher un sourire. « Nous jouions la comédie, comme on fait dans ces cas-là. Il était très faible, se souvient Bergé. C’était très triste. »

Henri Emmanuelli confirme : « Il a passé la soirée ­allongé un peu à l’écart. La vérité est qu’il avait voulu goûter une huître et, même ça, il n’a pas pu. »

Aujourd’hui, Jack Lang semord les doigts d’avoir amené Benamou : « J’ai fait une connerie. D’ailleurs, Mitterrand m’en a voulu. Quand il l’a vu, il m’a dit : “Qu’est-ce qu’il fait là, celui-là ?”» A aucun moment, l’ancien ministre de la ­Culture n’ose sortir sa caméra. L’heure n’est pas à la fête. Mitterrand, malgré tout, trouve l’énergie de quelques perfidies : « Avez-vous vu ce Menem avec ses rouflaquettes ? » glisse-t-il à propos du président argentin. En revanche, il juge l’intervention télévisée de ­Chirac plutôt réussie. Mais la grande fatigue le gagne avant minuit. Mitterrand décide de rejoindre son lit. L’ami landais garde en mémoire le salut de la main. « Mon fils m’a dit, les larmes aux yeux : “Tu vois, il nous dit adieu.” Je n’ai pas voulu y croire. »

Pierre Bergé est direct: "Il s'est suicidé."

Le lendemain, le malade n’assiste pas au déjeuner ­organisé dans un restaurant situé près de la bergerie, par Bergé.

Ce dernier repasse voir l’ami pas comme les ­autres. Il lui parle de la maison d’Emile Zola, qu’il compte racheter.

Ensemble, ils partagent la passion du XIXe siècle. « Surtout, tenez-moi au courant pour la maison de Zola. » Derniers mots que Bergé aura entendus. Rentré de Latche, sans Danielle, le mardi 2 janvier, Mitterrand souffre de plus en plus de maux de tête. Charasse nous révèle : « Il y avait un cabinet de radiologie juste au-dessus de l’appartement. Tarot, inquiet, l’envoie tout de suite faire des examens.

Les résultats sont arrivés le jeudi matin. Mitterrand avait des métastases au cerveau. La radio montre clairement que le cerveau était strié de noir. Il était envahi par les métastases. C’est ­Tarot qui le lui a appris. Quand je suis parti, il m’a dit : “Revenez vite.”» Charasse, bouleversé, pense le revoir le lundi suivant. Trop tard. Le Sage est convaincu que Mitterrand prend, ce jour-là, la décision d’en finir. Bergé est encore plus direct : « Vous le savez, qu’il s’est suicidé ? Vous le savez, ça ? Il a cessé de s’alimenter, c’est la même chose. » Mitterrand ne fait pas que cesser de s’alimenter, il stoppe les traitements.

Le vendredi après-midi, très ­affaibli, il téléphone à Anne Lauvergeon : « Je suis au trente-sixième dessous. » La jeune femme, qui travaille alors chez Lazard, laisse son client pour bavarder une quinzaine de minutes avec lui. « Je ne l’avais jamais entendu prononcer cette expression. Il m’a demandé ensuite si je pouvais venir le voir, il voulait me parler. Mais j’avais une négociation en cours. Je lui ai proposé de ­venir le lendemain. Il m’a dit : “Je vous attendrai, Anne.” Ce furent ses derniers mots. » Le lendemain matin, Anne Lauvergeon se rend avenue Frédéric-Le-Play. Mais elle attend un long moment dans l’entrée, puis se heurte à un mur : Tarot refuse de la laisser voir le président une dernière fois.

« J’ai hésité, devais-je forcer le cerbère ? Je ne l’ai pas fait et je le regrette encore. Je ne suis pas sortie indemne de tout cela », dit-elle, à fleur d’émotion. Mitterrand s’est enfermé avec Jean-Pierre Tarot, dans son face-à-face avec la mort. Entre les deux hommes, une ­fusion totale s’est opérée.

Anne et Mazarine viennent encore chaque jour. La jeune fille, jusqu’au dernier instant, refuse de se soumettre à l’épreuve du chagrin. Ce même jour, veille de la mort, dans l’insouciance de ses 21 ans, elle rassemble quelques amis dans la salle à manger d’à côté pour un repas du dimanche. Un vrai déjeuner avec des rires et des desserts. Elle ne veut pas voir que son père ne la voit déjà plus.

Elle rejette la douleur de sa mère qui ne quitte pas la chambre du malade, tenant la main de celui qu’elle ne cessera jamais d’aimer. La jeune fille passe, s’assoit, prend la main de son père, embrasse le bout de son nez comme elle aime à le faire.

Danielle et ses fils ont droit à une ultime visite le dimanche.

Puis, la première famille fait place libre à Anne et Mazarine. A 19 heures, il leur demande de partir elles aussi. « Il voulait marcher seul vers la mort », croit comprendre Charasse.

Ensuite le sommeil gagne. Le Dr Tarot s’allonge près du mourant. Mitterrand a encore la force de lui demander de lui prendre la main. Dans la nuit, le médecin sent la main quitter la sienne. C’est fini. La grande Faucheuse a gagné. Tonton est mort.

« Bouche cousue », par Mazarine Pingeot, éd. Julliard.

« Les derniers jours de François Mitterrand », par Christophe Barbier, éd. Grasset.

 

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