
« Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage. » (Michel de Montaigne)
Aujourd’hui, 8 mai, notre pays fête « sa victoire contre la barbarie nazie », selon l’« élément de langage » imposé par la doxa officielle. Le 8 mai 1945, c’était la revanche de juin 1940. On oubliait la débâcle et la plus mémorable raclée de notre histoire, l’armistice, l’occupation et la collaboration.
Lors de son procès, l’actrice Arletty, arrêtée le 20 octobre 1944, avait répondu avec sa gouaille habituelle au juge qui lui reprochait sa « collaboration horizontale » avec des Allemands : « En 40, fallait pas les laisser rentrer ! ». Un peu plus tard, elle avait ajouté « mon cœur est français mais mon cul, lui, est international ». À la prison de la Santé, elle répondra à une détenue qui lui demandait des nouvelles de sa santé « Pas très résistante ». Lors des liesses de la Libération, on pouvait se demander, en effet, comment les Allemands avaient pu rentrer si facilement chez nous, tuer environ 95 000 de nos soldats et en faire prisonniers 1,8 million. Il fallait donc réécrire l’histoire à notre sauce, celle des vainqueurs. Et depuis lors, on essaie de faire gober au bon peuple que la France s’est libérée seule ; le « premier résistant de France » chassant l’envahisseur teuton à coups de croix-de-Lorraine, aidé par les maquisards gaullistes et les FTP (1) communistes. Et on traite de « négationniste » celui qui tente de rétablir la vérité ou de nuancer cette histoire enjolivée, embellie, voire carrément inventée. Il est pourtant normal que l’on fête notre libération, le 8 mai 1945, à condition qu’on le fasse avec un minimum d’honnêteté intellectuelle, plutôt que d’entretenir un mythe mensonger. L’Allemagne a été battue par… 360 divisions soviétiques, et sur notre sol, par 92 divisions américaines, 20 divisions britanniques et notre armée d’Afrique. Rappelons, juste pour mémoire, que lors du débarquement en Provence d’août 1944, le général Giraud mobilisa 27 classes de Français d’Algérie. Du jamais vu, même lors de la Grande Guerre ! 176 500 furent réellement incorporés. Ils se sont remarquablement battus et leurs pertes au feu attestent de leur courage. Notons que l’effort demandé aux musulmans d’Afrique du Nord fut moindre : sur 14 730 000 habitants de l’Algérie, 233 000 furent mobilisés soit 1,58 % de la population. L’effort consenti par les musulmans d’Afrique du Nord (Algérie, Tunisie ET Maroc) fut donc 10 fois moins important que celui demandé aux « pieds-noirs ».
À partir du 15 août 1944, ce sont environ 260 000 combattants de « l’armée B » du général Jean de Lattre de Tassigny qui ont débarqué. 10 % à peine étaient originaires de la métropole (les « Français libres » de De Gaulle), 90 % venaient d’Afrique du Nord dont une écrasante majorité pour les départements d’Algérie. (48 %, soit quasiment la moitié, étaient des « pieds-noirs » d’Algérie). Pour relativiser les choses, il faut se souvenir que le 6 juin 1944, les « Français libres » qui débarquèrent ce jour-là étaient… 177 : les « bérets verts » du commando Kieffer. La 2e DB du général Leclerc – celle qui est entrée dans l’histoire – n’a débarqué qu’en août 1944, presque deux mois plus tard, sur le sol de France, et ce n’était jamais qu’UNE division. Ce qui n’enlève rien à son épopée glorieuse.
Chaque fois que j’aborde cette période, il se trouve toujours quelqu’un pour me dire que j’oublie « le poids considérable de la Résistance ». Non, je n’oublie rien et j’ai un profond respect pour les vrais résistants. Ceux qui n’ont pas attendu les deux débarquements pour voler au secours de la victoire ; pas les salopards qui punissaient les femmes ayant couché avec l’occupant à coup de tondeuse (2). Mais la Résistance, d’après l’historien Basil H. Liddell Hart, a représenté l’équivalent de deux divisions ; deux sur les 500 venues à bout de l’Allemagne. Il faut se souvenir aussi qu’en 1944, l’armée a réussi à incorporer – péniblement – moins de 100 000 résistants alors que sur les trois départements d’Algérie, le général Giraud avait mobilisé presque 300 000 hommes.
Je voudrais également dire un mot sur la terminologie « barbarie nazie » que l’on retrouve sur presque toutes les plaques du souvenir, les mémoriaux, monuments aux morts et nécropoles.
En Charente-Maritime, j’ai trouvé une plaque, hommage à un garçon de 19 ans, « victime de la barbarie nazie » dont je tairai le nom simplement par respect pour sa mémoire. Après enquête, il s’avère qu’en 1943, ce jeune homme avait pas mal picolé, un soir d’hiver, avec quelques amis. Vers 23 h, après le couvre-feu, zigzaguant sur sa bicyclette en compagnie d’un copain de beuverie, il a été hélé par un feldwebel qui patrouillait avec une escouade pour veiller au respect du couvre-feu. Au lieu d’obtempérer, les deux cyclistes ont tenté de s’enfuir.
Le Boche a sorti son pistolet et tiré deux coups dans leur direction. L’une des balles a atteint le fuyard dans le dos. Il est mort à l’hôpital le lendemain. C’est tragique, mais il s’agit d’une bavure. La victime n’avait aucune accointance avec la Résistance. Où est la « barbarie nazie » dans cette affaire ? Ou dans les combats menés par des unités régulières de la Wehrmacht ? Je pense, entre autres, aux batailles conduites par les généraux Heinz Guderian ou Erwin Rommel. Je rappelle également que le nazisme est mort à Nuremberg, lors d’un très long procès (du 20 novembre 1945 au 1er octobre 1946). Mais j’attends qu’on fasse un procès de Nuremberg du communisme, pour condamner les 150 millions de morts imputables à Staline, Mao Zedong, Pol-Pot et quelques autres bourreaux du même acabit. Ce procès n’aura jamais lieu ; nous vivons dans le pays « des droits de l’homme et des libertés » dans lequel on peut encore se déclarer stalinien ou maoïste. En revanche si vous dites du bien du maréchal Pétain, vous vous faites agonir et traiter de « facho », ce qui est l’insulte suprême. Mais revenons au 8 mai 1945 et à la victoire des Alliés.
L’Allemagne a perdu la guerre, le 3e Reich est mort, le temps de la réconciliation est venu, il est temps de tourner la page. Mais faisons-le avec un minimum de respect pour ceux qui se sont bien battus, nos pères et ceux d’en face. Arrêtons cette réécriture de l’histoire, simpliste et binaire, qui consiste à opposer le camp des héros – le nôtre – au camp des salauds, c’est trop facile !
À titre personnel, j’ai une admiration totale pour les paras allemands de la bataille de Crète. Le 20 mai 1941, les Allemands lançaient une attaque aéroportée en Crète, l’« Opération Merkur ». Les parachutistes allemands, aux ordres du général Kurt Student, sont largués sur Máleme, Héraklion et Réthymnon. Leur mission est de s’emparer de ces trois aérodromes pour permettre l’atterrissage de renforts par la Luftwaffe. Pendant 11 jours, la bataille fait rage ; 4 000 paras allemands sont tués, 500 sont capturés. Les troupes britanniques et néo-zélandaises du général Freyberg comptent 3500 tués et 1900 blessés. Environ 12 000 hommes sont faits prisonniers. Ce fut la dernière bataille de la campagne des Balkans (3). Une bataille où le courage et l’héroïsme étaient dans les deux camps. On peut en dire autant de nombreux combats entre 1939 et 1945.
Ceux qui, comme moi, ont étudié ce conflit dantesque qui a fait 49 millions de morts, savent que la barbarie était assez bien répartie entre belligérants. Je vous épargnerai le récit de Tokyo ou Dresde, détruites par les bombes incendiaires anglo-américaines ; d’Hiroshima et Nagasaki rasées par deux bombes atomiques ; et le nombre de civils tués par ces bombardements à l’aveugle. Je pourrais vous parler aussi des femmes-soldats soviétiques qui sciaient dans le sens de la longueur, à la scie circulaire, des prisonniers allemands vivants, en commençant par l’entrejambe. La barbarie n’est pas une exclusivité boche ! Dans un de mes livres (4) j’ai consacré un chapitre à la période appelée « l’épuration », où les FTP communistes réglaient leur compte aux collabos (ou présumés tels). Entre autres, le comte Christian de Lorgeril, parent d’Honoré d’Estienne d’Orves, à qui on reprochait son château et ses idées monarchistes ; il est arrêté le 22 août 1944 : « Complètement nu, le malheureux dut s’asseoir sur une baïonnette. Puis il eut les espaces métacarpiens sectionnés, les pieds et les mains broyés. Les bourreaux lui transpercèrent le thorax et le dos avec une baïonnette rougie au feu. Le martyr fut ensuite plongé dans une baignoire pleine d’essence à laquelle les sadiques mirent le feu. Leur victime s’étant évanouie, ils le ranimèrent pour répandre ensuite sur ses plaies du pétrole enflammé… Il devait mourir 55 jours plus tard, dans les souffrances d’un damné… ». Ce récit atroce, d’un sadisme écœurant, est paru dans le quotidien régional « L’Aube » en novembre 1950 (5). Son frère, Alain de Lorgeril, maire de Hénon (Côtes-du-Nord), avait été assassiné par les communistes le 4 août. Le comte était chevalier de la Légion d’honneur, décoré en 14-18 des croix de guerre française et italienne. Il était catholique et monarchiste. Or, en 1944, un nom à particule et une foi catholique suffisaient à vous condamner à mort. Les malheurs de la famille de Lorgeril ne s’arrêtèrent hélas pas là : les communistes avaient tué le maire et l’officier, les enfants du comte seront torturés, puis la comtesse, son épouse, sera assassinée à son tour le 12 décembre 1944. On ne qualifie pourtant pas une telle cruauté, une telle horreur, une telle ignominie de « barbarie communiste ».
Mais, puisque nous sommes le 8 mai, parlons d’un fait qui date du 8 mai 1945. Cette histoire sordide a été racontée par Christian de La Mazière, dans son livre « Le rêveur blessé » (6) : « En 1945, un petit lot de prisonniers était échu à la 2e DB. Ces prisonniers de guerre étaient des Français.
Certes ils étaient revêtus d’un uniforme allemand… mais ils ne s’étaient pas battus contre l’armée française, leur engagement étant exclusivement contre l’Est, l’URSS, les Rouges. Tirer sur des soldats français, l’idée ne serait venue à aucun. C’était tout simplement inconcevable, absurde… Ces jeunes gens étaient tous de bonne foi et courageux, comme le reconnut de Gaulle dans ses mémoires, mais ils étaient embarrassants, ces rescapés de la « Charlemagne » (7). On les fusilla sans jugement, sans conseil de guerre, sans rien, comme on détruit des animaux nuisibles… ».
En fait, Leclerc a apostrophé le jeune lieutenant qui commandait les survivants de cette unité :
« Vous n’avez pas honte de vous battre sous l’uniforme allemand ? ». Et l’officier lui aurait répondu: « Vous vous battez bien sous l’uniforme américain… ». En 1981, « Paris-Match » a relaté les faits, sans que cela soulève la moindre indignation : on ne touche pas à une icône ! L’article montre une photo de Leclerc, son inséparable canne à la main, qui fait face à un groupe de Waffen SS français prisonniers. La légende dit ceci : « Avec chagrin mais sans pitié, Leclerc va les faire fusiller : ces 12 rescapés de la « Charlemagne » ont été capturés le 8 mai 1945. Le général Leclerc les accuse d’avoir revêtu l’uniforme allemand. Il s’entend répliquer que lui-même sert sous l’uniforme américain. Une insolence et un défi qui leur vaudra d’être fusillés… ». Sur Internet, le récit de ce « crime de guerre » – car faire fusiller des prisonniers d’une armée régulière est bien un « crime de guerre » – n’a ému personne : « Une douzaine de soldats de la « Charlemagne », se rendent aux Américains qui les livrent le 6 mai à la 2e DB… Les prisonniers sont interrogés par Leclerc en personne. Le surlendemain, ils sont fusillés sans jugement et sans que les autorités du GPRF (8), informées de leur capture, aient été tenues au courant de cette décision… Les corps sont abandonnés sur place, sans sépulture, et enterrés plus tard à la hâte par les Américains ». C’était le 8 mai 1945, le jour de la reddition de l’Allemagne. On n’a même pas jugé utile de les enterrer. Il faudra attendre 1949 pour que – à la demande de la famille d’un des fusillés – leurs corps soient exhumés et placés dans une tombe commune au cimetière de Bad Reichenhall.
Les gens qui ont une sensibilité à géométrie variable – et Dieu sait s’ils sont nombreux ! – vont arguer que ces Français qui trouvaient la « peste rouge » bien pire que la « peste brune » étaient des traîtres ; qu’ils ont choisi leur camp – celui du Mal – et que leur camp a perdu. Vae victis !
Je m’autorise, en ce 8 mai, à avoir une pensée pour les combattants et les victimes de toutes les guerres (y compris les belligérants actuels). Et, sans la moindre volonté de provocation, j’ai aussi une pensée pour les anciens de la LVF ou de la « Charlemagne » qui sont tombés en Indochine, sous l’uniforme de la Légion étrangère en combattant le Vietminh, car risquer sa peau pour un idéal, quel qu’il soit, mérite le respect. Je le dis d’autant plus facilement que je n’ai jamais exposé la mienne sur un quelconque théâtre d’opération. Mes seuls combats sont épistolaires, c’est moins risqué !
Qu’on le veuille ou non, la « barbarie » est inhérente à toutes les guerres ; l’homme reste un loup pour l’homme. Comme l’écrivait Albert Spaggiari, l’auteur du fameux casse de Nice, lui-même ancien parachutiste en Indochine : « Faut pas rire avec les barbares » (9).
Eric de Verdelhan
1) FTP : Franc-Tireur-Partisan. Des maquisards très majoritairement communistes.
2) Lire, au sujet de l’épuration, mon livre « Mythes et Légendes du Maquis » ; éditions Muller ; 2019.
3) « La Crète, tombeau de paras allemands » de Jean Mabire ; Cité ; 1982.
4) « Mythes et Légendes du Maquis », déjà cité.
5) Récit fait d’après les déclarations des tortionnaires.
6) « Le rêveur blessé » de Christian de La Mazière ; éditions de Fallois; 2003.
7) Division de Waffen S.S. qui succéda à la « Légion des Volontaires Français contre le Bolchevisme ». Il faut lire Jean Mabire ou Saint Loup (Marc Augier) pour connaître l’épopée de ces soldats oubliés.
8) Gouvernement Provisoire de la République Française.