
«… Engagé depuis deux jours dans la poursuite des bandes rebelles de Tunisie, on apprenait qu’une patrouille amie était accrochée le long du barrage. Une opération était alors montée et les compagnies du 9e RCP (1) étaient engagées en urgence, en hélicoptères. C’est ainsi que la 3ème Cie était déposée vers 16 h sur le massif du Djebel El Mouadjene… Les rebelles étaient arrivés nombreux de Tunisie. La 3eCie s’est trouvée, aussitôt posée, encerclée par deux compagnies ennemies. Les rebelles, afin d’augmenter leurs chances, ont feint la reddition, se sont approchés, les bras en l’air, puis, ont donné l’assaut. Les combats ont engagé plusieurs milliers d’hommes et se sont soldés par une défaite totale des soldats de l’ALN. La 3e Cie du 9e RPC pleure ses 27 morts et 28 blessés… »
(« Sud Ouest » du 8 mai 2018)
Le 28 avril est une date anniversaire : celle du début de la deuxième bataille de Souk-Ahras. Du 28 avril au 3 mai 1958, pour la première fois depuis le début de la guerre d’Algérie, l’ALN (2) lançait plus de mille combattants dans une phase offensive à la frontière tunisienne pour tenter de faire passer deux katibas (3) à destination des wilayas I et II (ainsi qu’une unité de transmissions destinée à la wilaya I) (4). Les historiens qui écrivent sur la guerre d’Algérie ont (presque tous) tendance à situer l’élimination des katibas de l’ALN à partir des opérations Pierres précieuses du Plan Challe, du 6 février 1959 au 6 avril 1961, et à conclure que c’est seulement après ces opérations d’envergure que le conflit a basculé en faveur de l’Armée française. En réalité, l’Armée française a sérieusement maté la rébellion à partir de la bataille d’Alger (du 7 janvier au 9 octobre 1957) et lors des batailles de Souk-Ahras, entre autres. De plus, on a coutume de parler de LA bataille de Souk-Ahras, alors qu’il y eut deux batailles bien distinctes, du 1er février 1958 à la mort du colonel Jeanpierre, le chef de corps du 1er REP(5), le 29 mai 1958.
Situons le contexte : au mois de janvier 1958, l’insurrection algérienne s’éternise depuis plus de trois ans. À l’extérieur de ses frontières, le FLN est soutenu par l’Égypte, le Maroc, et surtout par la Tunisie devenue, depuis que son indépendance en 1956, la base arrière de l’ALN. Habib Bourguiba, celui que l’on présente comme un « grand ami de la France », permet au FLN d’avoir son siège à Tunis et à l’ALN d’installer des bases et des camps militaires à proximité de la frontière algérienne : Ghardimaou, Sakiet Sidi Youssef, Le Kef, Tajerouine, Thala, Thélepte, Gafsa et Kasserine. Une fois instruites, les katibas viennent renforcer les wilayas de Kabylie, de l’Algérois ou des Aurès, en leur apportant des vivres, des armes et des munitions.
À l’automne 1957, plus de 2000 armes par mois passent la frontière et sont distribuées dans les willayas I, II et III. Le gouvernement français exerce de fortes pressions sur la Tunisie et la menace de représailles si les franchissements continuent. Habib Bourguiba fait la sourde oreille. La mission principale de l’Armée française devint donc l’interception et la destruction des bandes armées qui traversaient le long barrage de la ligne Morice, qui s’étendait sur 460 km, de la Méditerranée aux confins du Sahara.
En janvier 1958, le général Raoul Salan donnait l’ordre de détruire toutes les katibas venues de Tunisie, avant ou après le franchissement de la ligne Morice. Il affectait au général Vanuxem, commandant de la zone Est-Constantinois (et responsable du barrage), toutes les réserves générales dont il disposait, à savoir : le 1er Régiment Étranger de Parachutistes du Lt-colonel Jeanpierre, le 9ème Régiment de Chasseurs Parachutistes du colonel Buchoud, le 14ème RCP du Lt-colonel Ollion, le 8ème RPC du Lt-colonel Fourcade et le 3ème RPC du colonel Bigeard (qui sera remplacé ultérieurement par le colonel Trinquier). Ces cinq régiments parachutistes patrouillent sur les grands axes d’infiltration en complément du dispositif de protection normal du barrage, soit quatre régiments en avant de celui-ci, six régiments mécanisés chargés de la herse et six régiments de secteur.
Fin janvier 1958, nos services de renseignements situent dans l’immense forêt de l’ouest Tunisien, entre Tabarka et le Bec de canard de Souk-Ahras, les wilayas I, II et III et d’autres unités de l’ALN (environ 1200 et 1500 hommes chacune) destinées à rejoindre la wilaya II et la wilaya III.
Et environ 2000 hommes destinés à la wilaya I et la wilaya IV, stationnés en face des mines de fer d’Ouenza. Le théâtre d’opération principal est prévu à partir du Bec de canard dessiné autour de Ghardimaou, de part et d’autre des monts de la Medjerda, vers Souk-Ahras et Guelma.
Les forces engagées par l’ALN autour de La Calle, de Souk-Ahras et de la mine de fer d’Ouenza, représentent la valeur de trois bataillons composés chacun de trois katibas de 250 à 300 hommes.
Dans la première bataille de Souk-Ahras, commencée le 1er février 1958, ces katibas vont affronter cinq régiments paras, sans compter les unités de secteur et les troupes de la herse assurant la sécurité de la ligne Morice. Le 16 février 1958, les paras aidés par le 18ème Régiment de Dragons rattrapent deux katibas qui avaient franchi le barrage. Ils mettent hors de combat 200 hommes, tués, blessés ou prisonniers, et récupèrent un important stock d’armes. Les 25-26 février, puis le 4 mars, d’autres katibas sont décimées dans les mêmes conditions. Le 18 mars, plus au nord, vers Mondovi, une katiba venue de Tunisie est étrillée par onze compagnies héliportées : l’ALN aura 113 tués. À la même période, cette fois-ci d’ouest en est, nouvel échec pour une katiba de la région de Souk-Ahras qui tente de se réfugier en Tunisie. À moitié détruite, elle sera finalement interceptée par le 60ème Régiment d’Infanterie. Malgré une forte pression, le dispositif français s’avère efficace.
Lors d’une offensive dans la région d’Aïn Beïda, le 14ème RCP et le 16ème Dragons mettent 250 hommes de l’ALN hors de combat. Le contournement du barrage se fait aussi par le sud, à El Ma el-Abiod, à travers la ligne Radar alors en construction. En février, 600 combattants et 300 recrues réussissent à passer. Le 28 février, le 3ème RPC les accroche dans les monts des Nemencha. Avec l’aide des 8ème RPC et 14ème RCP, une centaine de combattants est mise hors de combat.
L’ALN cherche un second souffle et décide de lancer une vaste opération d’infiltration. Du 28 avril au 3 mai, plus de mille combattants de l’ALN se lancent dans une nouvelle phase offensive pour tenter de faire passer deux katibas destinées aux wilayas I et II (ainsi qu’une unité de transmissions destinée à la wilaya I). Cette seconde bataille de Souk Ahras (dont l’essentiel se déroule dans le djebel d’EI-Mouadjène) se finira au corps à corps pour les paras du 9ème RCP du colonel Buchoud. Seul un tiers de la katiba d’acheminement de la wilaya III réussira à percer pour rejoindre, après une odyssée de 700 km, le cœur de la Kabylie.
En mai 1958, les forces françaises déciment encore plusieurs centaines de combattants. C’est au cours de la poursuite d’une bande infiltrée que le colonel Jeanpierre, chef de corps du 1er REP, trouve la mort, au sud-ouest de Guelma, le 29 mai 1958.
Les pertes ont été lourdes des deux côtés, en quatre mois : 279 tués et 738 blessés dans les rangs français, 4500 tués dans les rangs de l’ALN, 300 prisonniers, 350 armes collectives et 3000 armes individuelles saisies, selon l’Armée française. Le bilan donné plus tard par le général Delmas, ancien chef du service historique de l’Armée, donne des chiffres à peu près identiques : 4000 morts, 590 prisonniers, 350 armes collectives, 2000 armes individuelles saisies du côté de l’ALN et 273 tués et 800 blessés dans les rangs français.
Après la bataille, le nombre des armes pénétrant en Algérie tombe à 400, puis à 200 en 1959 et à 60 par mois en 1960. En ce qui concerne les combattants de l’ALN, au début de 1957, le chiffre s’élève à 2000 passages. De juillet 1958 à mars 1962, les franchissements chutent considérablement.
Les tentatives de passage se traduisent souvent par des échecs : en janvier et août 1959, les Français enregistrent deux échecs complets dans les secteurs de La Calle et de Duvivier (Bouchegouf, au sud de Bône). En février 1959, 50 combattants sur 250 qui ont tenté de franchir le barrage entrent en Algérie. Au mois de septembre, seuls 20 combattants sur 1.200 engagés parviennent à échapper aux troupes d’interception et arrivent dans des maquis exsangues. En décembre, ce ne sont plus que 10 hommes sur 1300 qui parviennent à se glisser dans le massif de l’Aurès.
Le 13 mars 1960, Boumedienne lance 8300 hommes de l’ALN de Tunisie, seuls 60 des 100 commandos conduits par le commandant Ahmed Bencherif, parviennent en Algérie. Ce sera le dernier grand passage de L’ALN. Juillet 1960 verra l’échec total de la dernière grande tentative de franchissement du barrage oriental : l’ALN laissera 650 tués et blessés sur le terrain.
Ce récit, certes assez succinct, me semblait nécessaire pour rappeler que l’Armée française a laminé l’ALN et qu’elle a gagné cette guerre (que le pouvoir gaulliste a choisi de perdre).
En février 1962, l’ALN avait moins de 4000 combattants réguliers et 10.000 moussebilines. Et dans le même temps, les effectifs des musulmans algériens servant dans (ou aux côtés de) l’Armée française passeront de 30.000 à… 260.000 hommes. Certes, certains s’étaient engagés moins par conviction politique que par refus des méthodes brutales et barbares du FLN mais, qu’on le veuille ou non, ils avaient choisi de servir la France. Rappelons aussi que s’il y eut cinq fois plus de musulmans à combattre dans les rangs de l’Armée française que dans ceux de l’ALN, les victimes musulmanes du FLN furent également cinq fois plus nombreuses que les européennes, de 1954 à 1962. Et ne parlons pas des règlements de compte au sein même du FLN ou à l’égard de factions rivales… Tant pis si ces chiffres tordent le cou à la légende, savamment entretenue depuis, du peuple algérien se dressant comme un seul homme contre le colonialisme français ! C’est une falsification de l’histoire !
En bradant l’Algérie française, en abandonnant les immenses réserves de gaz et de pétrole du Sahara, la France perdait aussi son autosuffisance énergétique. Pensez-y quand vous paierez votre facture de gaz ou quand vous ferez le plein de votre voiture.
Éric de Verdelhan
1) 9ème RCP : 9ème Régiment de Chasseurs Parachutistes
2) ALN : Armée de Libération Nationale, bras armé du FLN
3) Katiba : Pendant la guerre d’Algérie, unité de base de l’ALN, équivalent d’une compagnie légère, qui peut atteindre cent hommes, ou d’une section d’une trentaine d’hommes.