
« Il n’y a plus de Vendée ; elle est morte sous notre sabre libre avec ses femmes et ses enfants. Je viens de l’enterrer dans les marais et les bois de Savenay… J’ai écrasé les enfants sous les pieds des chevaux, massacré les femmes qui au moins pour celles-là n’enfanteront plus de brigands. Je n’ai pas un prisonnier à me reprocher. J’ai tout exterminé… »
(Déclaration du général Westermann à la Convention après la bataille de Savenay)
Dans quelques jours, quelques collabos feront acte de repentance et fêteront le 19 mars 1962, une infamie, une trahison et une humiliation pour notre pays. Après une guerre militairement gagnée, le pouvoir gaulliste abandonnait l’Algérie française, livrant les Harkis fidèles à la France aux égorgeurs du FLN et provoquant l’exode d’un million et demi de Pieds-noirs qui n’eurent le choix qu’entre la valise ou le cercueil. Pour moi, le 19 mars est un jour funeste, un jour de deuil.
Aujourd’hui, je vais fêter une victoire ; une de celles dont on ne parle jamais, comme si on en avait honte. Nous sommes au début du mois de mars 1793, l’ouest de la France est secoué par des soulèvements. Tout ceci avait commencé avec la Constitution civile du clergé et ses curés-jureurs, le 12 juillet 1790. Puis le mouvement s’est accéléré jusqu’à la mort de Louis XVI, qui n’était déjà plus monarque de droit divin depuis des mois. En Vendée éclatait alors une guerre terrible. Le point de départ de l’insurrection vendéenne n’est pas, comme on le lit trop souvent, la seule mort de Louis XVI. C’est en réalité la conjonction de quatre facteurs : la Constitution civile du clergé, la décapitation du roi, la conscription et… la faim, qui ont poussé les Vendéens à prendre les armes. Au tout début, le soulèvement était essentiellement populaire, ou plus exactement paysan, mais très vite les Vendéens demandèrent à leurs seigneurs de prendre le commandement des troupes.
En Vendée, le 13 mars, les insurgés armés de fourches et de piques – une armée de gueux – s’emparent de Montaigu et des Herbiers, puis mettent en déroute la Garde Nationale de Fontenay-le-Comte au carrefour des Quatre-Chemins, à L’Oie. Les Bleus se replient sur Sainte-Hermine en laissant trente cadavres sur le terrain. À La Rochelle, la 12e Division militaire est commandée par le général Marc-Antoine Malleret de Verteuil, un de ces trop nombreux aristocrates vendus à la Révolution. Le 12 mars, répondant à l’appel à l’aide des districts des Sables-d’Olonne et de Challans, Verteuil annonce l’envoi de renforts. Le 13 mars, le général Louis de Marcé arrive à La Rochelle avec 900 hommes rassemblés à Rochefort-sur-Mer. Marcé est un brillant officier d’Ancien Régime, décoré de l’Ordre de Saint-Louis, qui est passé à la Révolution par carriérisme. Dorénavant il signe ses écrits Demarcé ou Louis Marcé ; le citoyen, le ci-devant, Marcé est dans l’air du temps.
Verteuil voulait secourir les Sables-d’Olonne mais dans la nuit du 13 au 14 la route de Nantes est barrée par les Vendéens. Le 14 mars, Marcé quitte La Rochelle avec une colonne de 1 200 hommes et quatre canons, et s’engage sur la route de Nantes. Le 16, il arrive à Sainte-Hermine et, le 17, il se porte sur Chantonnay avec une avant-garde de 500 hommes. Le bourg est vite repris par les Bleus et les Vendéens se replient sur L’Oie en laissant quelques morts sur le terrain. Marcé reçoit des renforts le même jour et annonce son intention de poursuivre sa marche jusqu’à Nantes. Au départ, la colonne de Marcé comptait 400 hommes tirés des volontaires de la Charente-Inférieure, 500 hommes de la Garde Nationale de Rochefort-sur-Mer (dont 100 cavaliers), 150 hommes de la Garde Nationale de La Rochelle, 140 hommes d’un régiment d’Infanterie de Marine, 50 autres d’un autre régiment, un peloton de la Gendarmerie, et quelques canonniers avec quatre pièces. Une troupe hétéroclite mais beaucoup mieux armée que les Vendéens. La colonne est renforcée en cours de route par plusieurs centaines de Gardes Nationaux, venus de Surgères, Chaillé-les-Marais, Luçon, Marans, Niort et Saintes, avec quatre canons. Au total, Marcé déclare disposer d’environ 2000 hommes lorsqu’il entre en territoire insurgé (1). Les Vendéens, rassemblés au camp de L’Oie, sont entre 5000 et 6000, armés de quelques fusils, de piques et de faux. Ils sont commandés par Charles de Royrand, Louis Sapinaud de La Verrie, Charles Sapinaud de La Rairie, les frères Auguste et Amédée de Béjarry, Gabriel Baudry d’Asson, Aimé de Vaugirard, Jacques-Alexis et Mathieu de Verteuil (2), et Charles-François de Chouppe. Il me faut rectifier ici un cliché qui a la vie dure : l’insurrection est partie de la base et non d’une aristocratie royaliste en mal de revanche.
Ses premiers chefs étaient des roturiers : un garde-chasse, Stofflet dit Mistouflet ; un maçon, Cathelineau ; et Cottereau, dit Jean Chouan, était faux-saunier. Les aristocrates sont arrivés après, simplement parce qu’ils connaissaient le métier des armes et savaient commander. Ils ont pris la tête de l’Armée Catholique et Royale à la demande du peuple.
Le 19 mars, les Bleus trouvent le pont Gravereau coupé donc infranchissable. À 7 heures, les hommes de l’avant-garde tentent de rétablir le passage. À midi, Marcé sort de Chantonnay avec le gros de sa colonne. Les conditions climatiques sont difficiles : le temps est froid, pluvieux, et venteux. Vers 14 heures, une fois le pont Gravereau franchi, les Bleus trouvent le pont de la Basse-Rivière coupé. Vers 16 heures, une troupe est signalée du côté de Saint-Fulgent. Certains pensent à une attaque ennemie, mais d’autres croient reconnaître La Marseillaise et supposent que des renforts leur arrivent de Nantes. Deux heures se passent dans l’inaction la plus totale. Marcé fait bivouaquer ses troupes. Des émissaires lancent l’alerte, mais trop tard, les Vendéens sont sur leurs talons et attaquent. Les paroles chantées étaient en fait celles de La Marseillaise des Blancs (3). Le combat s’engage juste avant la tombée de la nuit. Les Vendéens prennent position dans les bois et sur les hauteurs d’où ils ouvrent le feu, puis le combat tourne au corps-à-corps. Sur l’aile gauche, les Gardes Nationaux cèdent et la panique se communique à toute la troupe. En quelques heures, les Républicains sont mis en déroute. Les fuyards atteignent Sainte-Hermine en pleine nuit. Marcé arrive à Sainte-Hermine à 6 heures du matin et est aussitôt destitué par les représentants en mission. Les officiers ne parviennent pas à rallier leurs hommes et la fuite reprend le lendemain matin. Elle ne s’arrêtera qu’à La Rochelle. Les premiers fuyards atteignent la ville le 20 mars au matin. Les représentants en mission arrivent en ville vers 21 heures. Marcé les suit de peu ; il est parmi les derniers à rentrer. D’autres soldats refluent massivement sur Niort. Pour les Bleus le bilan est lourd ! Jean-Baptiste Martineau annonce 300 morts dans une lettre adressée à Jean-François Goupilleau, député à la Convention. Amédée de Béjarry donne un bilan de 400 à 500 morts et de 200 à 300 prisonniers (4). Les historiens Auguste Billaud, Yves Gras et Émile Gabory retiennent 500 morts, la perte d’un canon, d’un grand nombre de fusils, de 2 400 cartouches et d’un important stock de poudre. Du côté des Vendéens, Yves Gras parle de 250 tués mais Amédée de Béjarry retient 6 tués et 20 à 30 blessés.
À La Rochelle, l’annonce de la défaite provoque une stupéfaction générale. Le 21 mars, des prêtres réfractaires, incarcérés depuis octobre 1792, sont sortis de prison pour être transférés à l’île de Ré, mais en chemin ils sont massacrés par la foule et leurs corps sont décapités, émasculés ou dépecés. Le lendemain, deux religieux vendéens débarqués par un bateau venu des Sables-d’Olonne subiront le même sort. L’époque n’était pas tendre pour le Trône et l’Autel !
Après avoir été destitué, le général Marcé est arrêté le soir du 20 mars et incarcéré. Le 21 mars, les représentants en mission rejettent la responsabilité de la défaite sur Marcé qu’ils accusent d’inaction. Ayant assisté à la déroute des troupes, ils lui reprochent la plus lâche trahison. Ils font également arrêter son fils aîné, âgé de 18 ans, en affirmant qu’ils ont tous deux trempé dans le complot du marquis de La Rouërie. De plus, dans ce climat de suspicion envers les aristocrates, les représentants, après avoir appris que deux des chefs insurgés se nomme Verteuil, en déduisent qu’il doit s’agir des fils de Marc-Antoine de Verteuil, le commandant de la place de La Rochelle, et envisagent également de le destituer. Enfin le 6 avril, la Convention fait un rapprochement avec la trahison du général Dumouriez en affirmant que la date de sa trahison est la même que celle de la défaite de Marcé. Comme Dumouriez a servi comme maréchal de camp en Vendée de 1791 à 1792, la Convention conclut qu’il n’y a « plus de doute sur un complot général, Marcé et Dumouriez étaient d’accord ». Or, bien évidement, tout ceci est faux ! Robespierre insiste pour que Marcé passe en jugement à Paris. Il est jugé le 28 janvier 1794. Dans son réquisitoire, Fouquier-Tinville l’accuse d’avoir « méchamment et à dessein, trahi les intérêts de la République en favorisant le progrès des armes des brigands… ». Condamné à mort, le ci-devant Marcé est guillotiné le 29 janvier 1794.
C’est après cette belle première victoire que le conflit devient la guerre de Vendée. Hélas tout va basculer après la défaite de Cholet (15-17 octobre), la virée de galerne (18 octobre-14 novembre), puis la bataille du Mans (12 décembre). La troupe qui survit et arrive à s’échapper est massacrée à Savenay après dix jours de fuite éperdue et de combat (23 décembre 1793).
Westermann, fier de lui, pourra faire à la Convention l’envolée mise en entête de cet article : « Il n’y a plus de Vendée ; elle est morte sous notre sabre libre avec ses femmes et ses enfants… ». Westermann gagnera le surnom de boucher de Savenay. Sa tête finira dans le panier du rasoir national juste après celle de Danton, juste avant celle de Robespierre car, proche de Danton et de Desmoulins, il était jugé trop modéré par le Comité de Salut Public. Cette époque était barbare !
Après la défaite de Savenay, des commissions militaires parcourent le pays: on fusille, en huit chaînes et sans jugement, 1893 prisonniers près d’Angers. Des centaines d’autres sont exécutés au Pont-de-Cé. À Nantes, sous l’autorité de Carrier, les noyades se multiplient. On coule des pontons sur lesquels sont entassés des prêtres réfractaires et des brigands. On dénombre plus de 5000 victimes des noyades de Carrier. Ailleurs, des femmes sont fondues vives pour en tirer une graisse médicinale. Près d’Angers fonctionne une tannerie de peau de Vendéen. Il est bien vu, chez certains officiers républicains, de porter une culotte en peau de Vendéen. On pratique aussi – ça amuse beaucoup la troupe – les mariages républicains : ce supplice consiste à noyer un couple, homme et femme attachés nus et jetés dans la Loire. Quand Carrier est rappelé à Paris, la terreur est appliquée par le général Turreau de Linières. Il crée 12 colonnes infernales qui font de la Vendée un monceau de cendres arrosé de sang. Aux Lucs-sur-Boulogne, un exemple parmi tant d’autres, les Bleus du général Cordellier massacrent plus de 500 personnes dont 110 enfants.
Max Gallo pense que les pertes vendéennes seraient de l’ordre de 120.000 morts (6) mais d’autres auteurs, Jean-François Chiappe, Reynald Secher (7) et quelques autres, sont assez unanimes sur le bilan – monstrueux ! – de 250 à 300.000 morts. Rapportée à la population totale de la Vendée militaire (8), une telle boucherie peut être qualifiée de génocide. Pour s’en convaincre, citons le général Turreau, qui commandait les colonnes infernales, en janvier 1794 : « Tous les brigands qui seront trouvés les armes à la main ou soupçonnés de les avoir prises seront passés au fil de la baïonnette. On agira de même avec les femmes, filles, enfants… Les personnes seulement suspectes ne seront pas plus épargnées… Tout ce qui peut être brûlé sera livré aux flammes… ». Ou encore le général Grignon : « Camarades, nous entrons en pays insurgé. Je vous donne l’ordre de livrer aux flammes tout ce qui est susceptible d’être brûlé, et de passer au fil de la baïonnette tout ce que vous rencontrerez d’habitants sur votre passage.. .Je sais qu’il peut y avoir quelques patriotes dans ce pays ; c’est égal, nous devons tout sacrifier… ». Terminons par cette formule de Carrier : « Nous ferons un cimetière de ce pays plutôt que de ne pas le régénérer à notre manière… ».
À combien de morts faut-il chiffrer ces massacres ? Des auteurs sérieux – y compris des gens de gauche comme Max Gallo, déjà cité, ou Pierre Péan (9) – font osciller les chiffres entre 120 et 300.000 morts. La fourchette est large, certes, mais le bilan est énorme ; c’est monstrueux ! La seule morale de cette grande boucherie est que quelques-uns des assassins finiront sous le rasoir national ; Westermann, on l’a vu, pour avoir été jugé trop faible et Carrier trop dur !
Que ceci ne m’empêche pas de fêter une belle victoire un 19 mars… 1793.
Éric de Verdelhan