
« Qui sait si l’inconnu qui dort sous l’arche immense,
Mêlant sa gloire épique aux orgueils du passé,
N’est pas cet étranger devenu fils de France,
Non par le sang reçu mais par le sang versé. »
(Quatrain tiré du poème « Le volontaire étranger » de Pascal Bonetti, 1920)
Pour la Légion Étrangère, où qu’elle se trouve, dans ses casernements ou sur le terrain, le 30 avril est un jour sacré : la commémoration de Camerone, le 30 avril 1863. Même en pleine bataille de Diên-Biên-Phu, alors que le combat était un baroud d’honneur, la Légion Étrangère a fêté Camerone. Le 30 avril 1954, le général de Castries et le colonel Langlais furent nommés caporaux d’Honneur de la Légion Étrangère, et Geneviève de Galard 1ère classe d’Honneur. Une semaine plus tard, le 7 mai 1954, l’héroïque garnison de Diên-Biên-Phu déposait les armes sans drapeau blanc, après 56 jours de combats acharnés à un contre trois, puis à un contre dix.
La bataille de Camerone, c’est ce combat épique et héroïque qui opposa une compagnie de la Légion Étrangère aux troupes mexicaines durant la calamiteuse expédition française du Mexique (1). Une soixantaine de Légionnaires, assiégés dans un des bâtiments d’une hacienda de Camarón de Tejeda, résistèrent toute une journée à l’assaut de 2000 fantassins et cavaliers mexicains. À la fin d’une longue et éprouvante journée de combat, les six survivants encore en état de combattre, à court de munitions, chargèrent baïonnette au canon. Un officier mexicain – d’origine française – somme alors les survivants de se rendre. Le caporal Maine répond : « Nous nous rendrons si vous nous faites la promesse la plus formelle de relever et de soigner notre sous-lieutenant et tous nos camarades atteints, comme lui, de blessures ; si vous nous promettez de nous laisser notre fourniment et nos armes. Enfin, nous nous rendrons, si vous vous engagez à dire à qui voudra l’entendre que, jusqu’au bout, nous avons fait notre devoir. »
« On ne refuse rien à des hommes comme vous », lui répond l’officier mexicain.
Les rescapés sont présentés au colonel Milan, qui s’écrie : « ¡Pero estos no son hombres, son demonios! » (« Mais ce ne sont pas des hommes, ce sont des démons »).
Chaque 30 avril, partout où se trouve la Légion et dans les amicales d’anciens Légionnaires, on lit le « récit de Camerone ». Un texte clair, concis, rédigé avec des mots simples pour que les Légionnaires, issus de 180 nationalités différentes et maîtrisant souvent mal le Français, puissent le comprendre : « L’armée française assiégeait Puebla. La Légion avait pour mission d’assurer, sur cent vingt kilomètres, la circulation et la sécurité des convois. Le colonel Jeanningros, qui commandait, apprend, le 29 avril 1863, qu’un gros convoi emportant trois millions en numéraire, du matériel de siège et des munitions était en route pour Puebla. Le capitaine Danjou, son adjudant-major, le décide à envoyer au-devant du convoi, une compagnie, etc. »
Cette poignée de Légionnaires était commandée par Jean Danjou, un officier exemplaire ! Jean Danjou est né le 15 avril 1828, à Chalabre, dans l’Aude ; le quatrième d’une fratrie de huit garçons. Après des études à l’école primaire de Mirepoix, puis de Carcassonne, il travaille dès l’âge de quinze ans dans la fabrique de bonneterie de son père. En 1847, il entre à l’école de Saint-Cyr. Promu sous-lieutenant à sa sortie, il est affecté au 51ème de Ligne. En 1852, il est versé au 2ème Régiment Étranger. Le voilà Légionnaire. Le 1er mai 1853, soit 10 ans avant la bataille de Camerone, lors d’une expédition topographique en Algérie, il perd la main gauche à la suite de l’explosion de son fusil. Il la remplace par une prothèse, articulée, en bois, dont il se sert comme d’une vraie main.
Nommé lieutenant le 23 décembre 1853, puis capitaine le 9 juin 1855 à titre exceptionnel, après le siège de Sébastopol en 1854, il devient capitaine adjudant major le 18 septembre 1855.
Placé en non-activité lors du « dégagement des cadres », le 16 avril 1856, il est fait chevalier de la Légion d’honneur. Il est rappelé au service le 26 mai 1856, et affecté au 26ème Régiment d’Infanterie, mais il obtiendra son retour dans la Légion, dès 1857, au 2ème Régiment Étranger.
En 1859, pendant la campagne d’Italie, il participe aux batailles de Magenta et de Solférino. Embarqué le 9 février 1863 à Mers-el-Kebir sur le Wagram (en) avec sa compagnie, il débarque à Veracruz le 25 mars. Il a alors à son actif les campagnes d’Algérie, de Kabylie, de Crimée (Sébastopol), d’Italie (Magenta et Solférino) et du Maroc quand il débarque au Mexique. Le capitaine Danjou est un brave parmi les braves ! À Camerone, Danjou jure de ne jamais se rendre et demande à ses hommes de faire de même, ce qu’ils font. Il meurt frappé d’une balle en pleine poitrine.
En 1865, la prothèse du capitaine Danjou est rapportée à Sidi-Bel-Abbès, berceau de la Légion Étrangère. Depuis, cette relique est conservée religieusement à Aubagne (2), dans la crypte du Musée de la Légion. Tous les ans, pour Camerone, la main du capitaine Danjou est portée sur la voie sacrée, jusqu’au monument à la gloire de la Légion Étrangère (3), par un Légionnaire – officier, sous-officier ou homme du rang – choisi par ses pairs.
Le 30 avril 1961, pour une fois, entorse à la tradition, la main du capitaine Danjou n’a pas été présentée aux Légionnaires car ce jour-là était un jour de deuil. C’était celui de la dissolution du 1er REP (4), régiment fer-de-lance du putsch d’Alger du 21 avril. Un régiment commandé par intérim par Hélie Denoix de Saint-Marc, qui avait choisi, comme d’autres unités paras, les voies de l’Honneur.
Ce combat de Camerone, une défaite contre un ennemi mieux armé, à un contre trente, est entré dans l’histoire – comme Bazeilles pour les Marsouins ou Diên-Biên-Phu pour les paras et (encore !) la Légion – parce qu’il symbolise l’acte gratuit, le courage, la volonté, l’honneur et la fidélité à la parole donnée. Honneur et Fidélité : c’est la belle devise de notre Légion Étrangère !
Concluons cette évocation de Camerone par quelques mots sur cette campagne du Mexique.
En avril 1865, la Guerre de Sécession américaine prenait fin avec la victoire du Nord. Les républicains mexicains poussèrent les Américains à masser leurs troupes le long de la frontière avec le Mexique, avec armes, munitions et matériel. Dans le même temps, les États-Unis pressaient les Français d’abandonner le Mexique. Napoléon III retira donc ses troupes, abandonnant les villes du nord, Mexico, Puebla, et Veracruz. En février 1867, le dernier navire français quittait les rives du Mexique. Sur les 38.493 militaires français envoyés au Mexique, 6654 y sont morts de blessures ou de maladie. Puis la guerre du Mexique fit trois derniers morts.
En juin 1867, l’Empereur Maximilien avait refusé d’abdiquer. Il se réfugia dans Santiago de Querétaro. Bientôt cerné par les républicains, il se rendit. L’Empereur pensait qu’il serait conduit à Veracruz et rembarqué sur le premier navire en partance pour l’Europe. Il fut condamné à mort.
Le 19 juin 1867, à Santiago, il fut exécuté avec ses généraux Miramón et Mejía.
Plus tard, on construisit, au Mexique, un monument sur lequel sont gravés les mots suivants :
« Ils furent ici moins de soixante opposés à toute une armée. Sa masse les écrasa. La vie plutôt que le courage abandonna ces soldats français ». Depuis, chaque fois qu’un détachement militaire mexicain passe devant le monument de Camarón de Tejeda, il présente les armes.
Et les Légionnaires – jeunes ou vieux – continuent à chanter en souvenir de la campagne du Mexique : « Eugénie les larmes aux yeux / Nous venons te dire adieu,
Nous partons de bon matin / Par un ciel des plus sereins.
Nous partons pour le Mexique / Nous partons la voile au vent,
Adieu donc belle Eugénie / Nous reviendrons dans un an… ».
C’est, à mon humble avis, l’un des plus beaux chants de la Légion Étrangère.
Éric de Verdelhan
1) Camerone de Pierre Sergent (Éditions Fayard ; 1980) est l’un des meilleurs livres sur le combat héroïque de Camerone.
2) Maison-mère de la Légion depuis la fin de l’Algérie française
3) Ce monument, construit à l’initiative de général Rollet, le premier Père Légion, sera démonté et reconstruit à Aubagne, le 26 octobre 1962. Ce sera le premier travail accompli par les Légionnaires du 1er Régiment Étranger.
4) REP : Régiment Étranger de Parachutistes