
Le film Amen (2002) de Constantin Costa-Gavras reste l’un des ouvrages les plus polémiques du cinéma engagé français. Adaptation libre de la pièce Le Vicaire (Der Stellvertreter, 1963) du protestant Rolf Hochhuth, il met en scène la passivité supposée du Vatican face à la Shoah à travers le destin tragique de Kurt Gerstein, officier SS qui tenta d’alerter le monde sur les chambres à gaz. Avec Ulrich Tukur dans le rôle principal et Mathieu Kassovitz en prêtre résistant, le long-métrage dénonce les « silences de Pie XII » et des Alliés. Pourtant, derrière cette œuvre aux accents de réquisitoire, se profile une collaboration souvent occultée : celle avec Jacques Vecker, intellectuel juif aux positions anti-catholiques radicales et aux liens notoires avec des milieux négationnistes et révisionnistes.
Costa-Gavras, cinéaste grec d’origine, s’est imposé comme maître du thriller politique (Z, L’Aveu, Missing). Dans Amen, il choisit de frapper fort sur l’Église catholique, accusée de complicité par omission. Le film reprend les thèses centrales de Hochhuth : le pape, informé des atrocités nazies, aurait priorisé la diplomatie et la survie institutionnelle plutôt qu’une condamnation explicite. L’affiche iconique – une croix chrétienne surmontée d’une croix gammée – a provoqué un scandale majeur, entraînant des poursuites de la part de catholiques traditionalistes et des débats virulents en France. Pour beaucoup, Amen incarne une forme de militantisme anticlérical contemporain, transformant une question historique complexe en procès idéologique.
Mais qui a véritablement nourri ce projet ?
Si le scénario est officiellement co-écrit par Costa-Gavras et Jean-Claude Grumberg (auteur juif connu pour son engagement mémoriel), le nom de Jacques Vecker émerge dans les coulisses. Traducteur français des pièces de Rolf Hochhuth, notamment Soldats (traduit avec Madeleine Vecker) et d’autres textes, Vecker a entretenu une relation privilégiée avec l’auteur allemand. Il l’a interviewé et a contribué à diffuser ses œuvres en France. Hochhuth lui-même est une figure controversée : son Vicaire a été accusé de partialité historique, voire d’antisémitisme inversé par certains critiques, en minimisant les responsabilités allemandes au profit d’une focalisation obsessionnelle sur le Vatican.
Jacques Vecker (1926-2021), d’origine juive, s’est distingué par des positions virulentes contre le catholicisme
Ses écrits et interventions révèlent une hostilité profonde envers l’institution romaine, souvent présentée comme structurellement antisémite ou complice des persécutions. Il est associé à des courants révisionnistes, où la critique de l’Église sert parfois de vecteur pour relativiser ou instrumentaliser la Shoah. Dans des cercles marginaux, Vecker a été cité pour des analyses poussées sur « l’autisme des goys » ou la mémoire juive, des thèses flirtant avec la provocation extrême. Sa collaboration avec Hochhuth, dont les pièces ultérieures ont parfois versé dans le complotisme (accusations contre Churchill ou d’autres figures), pose question sur l’influence idéologique exercée sur Costa-Gavras.
Jacques Vecker, docteur en études germaniques, s’est surtout fait connaître dans les milieux révisionnistes français à partir des années 2010. Il n’a pas publié de grands ouvrages académiques « classiques » du négationnisme (comme ceux de Faurisson, Rassinier ou Graf), mais il a multiplié les textes courts, lettres ouvertes, tribunes et contributions dans des sites et revues ouvertement révisionnistes ou antisionistes radicaux.
Son essai sur l’« Autisme des goys » (2015) dénonce l’ « omniprésence de la Shoah » comme un « mythe instrumentalisé pour culpabiliser les non-Juifs », qui permet à Israël d’exiger des « réparations infinies » et d’ « exercer un pouvoir ». Il y critique la « mémoire holocaustique » comme une « religion laïque oppressante ». Cet essai a été publié ou relayé sur des sites comme John de Nugent, Jeune Nation, etc.
Vecker a publié de nombreux hommages et lettres ouvertes à Robert Faurisson, dont une lettre pour le 89e anniversaire de ce dernier (2017-2018) et un autre pour son centenaire projeté (2029). Il y salue le professeur comme un résistant à la « tyrannie mémorielle ». L’une de ses lettres les plus connues est « You can ask Robert » (2015). Ces textes circulent sur robert-faurisson.com, Gayssoteries, CODH Forum, etc.
Vecker a beaucoup écrit sur le « mythe de l’Holocauste » dans de médias alternatifs (Infos Plus Gabon, Jeune Nation, Stormfront, Plumenclume, etc.) où il attribue la « création » ou l’ « exagération du récit holocaustique » à la « propagande de guerre alliée/juive » (référence à Sefton Delmer notamment). Il parle explicitement de « mythe » et critique l’ « industrie mémorielle ». Il s’inspire en cela de l’intellectuel juif américain Norman Finkelstein qui dans son livre « The Holocaust Industry: Reflections on the Exploitation of Jewish Suffering » (2000) critique ce qu’il a appelé l’ « industrie de la Shoah » et dénonce ce qu’il considère comme une « instrumentalisation politique et financière de la mémoire de la Shoah », notamment par des organisations communautaires juives et des gouvernements, en particulier aux États-Unis. On ne sera pas surpris d’apprendre que Finkelstein, fils de survivants des camps nazis, est également connu pour son engagement en faveur de la cause palestinienne.
Vecker n’est pas un théoricien ou un technicien du négationnisme (il ne dissèque pas les plans d’Auschwitz ou les analyses chimiques comme Faurisson et ne s’interroge pas sur la faisabilité du processus holocaustique), mais plutôt un essayiste polémiste juif dissident qui apporte une caution « de l’intérieur » aux thèses révisionnistes. Son positionnement anticatholique radical (déjà visible dans son travail sur Hochhuth) se combine à une remise en cause de la narration officielle de la Shoah comme outil de pouvoir.
Ces écrits restent marginaux, diffusés principalement sur internet dans des cercles révisionnistes ou « libre-expression » (Gayssoteries, sites pro-Faurisson, etc.). Ils n’ont pas fait l’objet de publications grand public chez des éditeurs reconnus.
Costa-Gavras a-t-il été « aidé » par Vecker ?
Les sources directes restent discrètes, mais les liens documentés entre Vecker, Hochhuth et la diffusion francophone du Vicaire suggèrent une filiation intellectuelle. Le cinéaste, qui se revendique d’un catholicisme personnel tout en critiquant l’institution, aurait trouvé dans ces cercles une caution narrative pour son film. Amen évite soigneusement une représentation frontale des chambres à gaz (choix artistique défendable) mais insiste lourdement sur l’ « indifférence » papale, relayant ainsi les polémiques des années 1960 en prenant soin de ne pas intégrer les contre-arguments historiques : le rôle de nombreux couvents et évêques italiens dans le sauvetage des Juifs (environ 85 % des Juifs italiens ont échappé à la déportation – et 75 % des Juifs présents en France pendant la Seconde Guerre mondiale. Un taux élevé en Europe occupée : on rappellera que 100 % des Juifs des Pays-Bas ou encore de Hongrie ont en revanche été exterminés), les contraintes géopolitiques du Vatican encerclé par les nazis, ou les silences tout aussi criants des Alliés et de certaines élites juives américaines. Dans ses Mémoires de guerre, si Charles de Gaulle évoque à plusieurs reprises la « persécution des Juifs » (trois fois dans le tome II), l’existence d’un processus exterminationniste est tout à fait étrangère au chef de la France Libre : il ne mentionne ni Auschwitz, ni Treblinka, ni aucun autre camp d’extermination.
Le film s’inscrit dans une vague plus large de productions culturelles accusatrices envers le christianisme européen
Dans les années 2000, alors que la mémoire de la Shoah devient centrale, Amen participe à une forme de « concurrence des victimisations » ou de déconstruction des institutions traditionnelles. Costa-Gavras y déploie son talent pour la tension dramatique, mais au prix d’une simplification : Gerstein, figure historique ambiguë (SS engagé dans la « solution finale » avant de s’y opposer), devient un héros quasi christique, tandis que l’Église est réduite à sa hiérarchie silencieuse.
Critiques et historiens ont pointé les libertés prises avec les faits. Des organisations catholiques comme la Catholic League ont dénoncé un scapegoating systématique, rappelant que le nazisme était païen et antichrétien dans ses fondements radicaux. Des Juifs eux-mêmes ont parfois critiqué l’instrumentalisation de la Shoah à des fins anticatholiques. Quant à Jacques Vecker, son profil – juif critique radical de l’Église, traducteur d’un auteur sulfureux – illustre les paradoxes des débats mémoriels : des voix juives dissidentes ou extrêmes ont parfois alimenté des narratifs antichrétiens, compliquant le récit d’une solidarité unanime face à l’antisémitisme.
Aujourd’hui, Amen conserve une force cinématographique indéniable : mise en scène sobre, interprétations intenses, et une bande-son poignante. Mais il pose la question de la responsabilité des artistes face à l’Histoire. Costa-Gavras, en s’appuyant sur des sources comme Hochhuth relayées par Vecker, a contribué à figer une image controversée du Vatican. Les recherches historiques postérieures (ouvrages de Pierre Blet, ou les archives ouvertes du Vatican sous François) nuancent largement le réquisitoire initial : Pie XII a agi en coulisses, protégeant des milliers de vies, même si son silence public reste débattu. On rappellera que le Grand Rabbin de Rome s’est converti au catholicisme à la Libération, prenant le prénom d’Eugenio en hommage au pape Pie XII (Eugenio Pacelli), et en reconnaissance à l’action de ce dernier en faveur des Juifs pendant la guerre.
Amen n’est pas seulement un film sur la Shoah, mais un artefact idéologique des années post-68, où l’anticatholicisme sert de posture progressiste
L’influence de figures sulfureuses comme Jacques Vecker révèle les réseaux souterrains qui façonnent nos représentations collectives. À l’heure où les débats sur la mémoire se radicalisent, il convient d’examiner avec prudence ces œuvres qui, sous couvert de vérité, propagent parfois des biais anciens – antijudaïsme chrétien d’un côté, anticatholicisme juif ou laïc de l’autre. Le cinéma engagé doit éclairer, non instrumentaliser.
Henri Dubost