Aristote pensait « que les événements vécus par les hommes constituent, comme ceux de la nature, un cycle infiniment répété ». L’Incarnation implique l’idée de commencement et l’idée de fin.

Pour le chrétien, trois événements dominent l’histoire : la Création à partir du néant, le Péché originel, la Rédemption par le Fils de Dieu né de la Vierge Marie.
Depuis la chute, le péché et le diable sont à l’œuvre. La lutte se poursuivra jusqu’à la fin du monde, qui sera précédée de l’apparition et de la défaite de l’Antéchrist. Ces données contenues dans la Révélation rendent possible une théologie de l’Histoire, c’est-à-dire une vue d’ensemble de l’aventure humaine à la lumière des enseignements divins.
Au cœur de ce combat se situe la lutte de deux Cités, celle de Dieu et celle du Diable. La Cité du Diable est fondée sur les convoitises de la nature blessée et sur l’action de son maître qui « tend à l’organiser en structures soit visibles, soit dissimulées et occultes ».
Satan a pour alliées les deux bêtes de l’Apocalypse : la Bête monstrueuse qui monte de la mer, symbole de la Rome païenne et du pouvoir politique détourné de sa mission, la Bête de la terre, plus redoutable encore, qui « désigne symboliquement les faux docteurs et leurs fausses doctrines, les hérésiarques avec leur Évangile déformé, les porte-parole de l’apostasie », selon le Cardinal Billot, théologien néothomiste, (1846-1931), dans La Parousie, 1920.
Mais comme le souligne le Cardinal Billot, la fin provisoire de leur pouvoir pervers, obtenue par le sang des persécutions, est annoncée par le texte sacré, dans le chapitre XX. Après la chute de la Grande Babylone, Rome prise en 410 par les Wisigoths, arriveront « les temps de la paix de l’Église ainsi que le règne des martyrs, dont la gloire céleste ne laisse pas de se prolonger sur la terre par les honneurs qui lui sont rendus et les miracles que Dieu opère à leur intercession. Saint Jean vient de nous montrer un ange descendant du Ciel, prenant le dragon, l’ancien Serpent qui est le Diable et Satan, le liant pour mille ans et l’enfermant dans l’abîme, afin de lui ôter le pouvoir de séduire les nations, comme il avait réussi à le faire aux temps de l’universelle domination de l’idolâtrie ».
Cette époque privilégiée correspond au temps de l’Europe chrétienne (IVe – XIVe siècles).
Au terme de cette période favorisée, le vieux Serpent devait être relâché, entraînant graduellement les nations vers l’Apostasie. Cette nouvelle phase du conflit a commencé à l’époque de la Renaissance et n’est pas encore achevée.
En effet, l’humanité, sous l’influence de l’Esprit du Mal, s’est détournée des biens spirituels pour s’immerger toujours plus profondément dans la matière. Le mouvement s’est accéléré depuis la Révolution dite française. La Cité politique est redevenue la Bête persécutrice des premiers siècles, soit au grand jour, soit de façon déviée et indirecte.
Le cardinal Billot s’appuie sur l’Écriture et énumère des signes qui indiquent que la fin est proche.
1- L’interruption du « sacrifice perpétuel », annoncée par Daniel (VII, 13 et XI, 31), comme lors de la persécution d’Antiochus Epiphane, roi séleucide qui participe à l’hellénisation de la Judée et s’oppose à la révolte des Maccabées, 175-164 avant Jésus-Christ.
Il s’agit du « sacrifice de la nouvelle alliance … C’est en un mot le sacrifice de nos autels, qui alors, en ces terribles jours, sera partout proscrit, partout interdit, et sauf ce qui se pourra faire et se fera dans l’ombre souterraine des catacombes, partout interrompu ».
2- « L’Abomination de la Désolation dans le Lieu Saint ».
Le Cardinal Billot annonce la persécution mondiale de l’Antéchrist. « Quelque nouveau monstre d’idolâtrie établi dans nos temples, devenus les temples du dieu-humanité, du dieu-raison, du dieu immanent au monde, triomphant enfin, après tant d’efforts de la libre pensée, du Dieu transcendant de la révélation chrétienne ?
Quelque mystère luciférien tiré des antres ténébreux des convents maçonniques et installé en plein soleil, en lieu et place des tabernacles renversés de notre Seigneur Jésus-Christ ?
Quelque impure adoration décernée à des idoles de chair et de sang, à l’instar de ce qui fut vu déjà, aux plus mauvais jours de notre grande révolution ? »
De plus, l’annonce de guerres, de pestes, de famines, de persécutions contre l’Église, surtout l’Apostasie générale provoquée par la venue de « faux prophètes pour la séduction d’un grand nombre », tout ceci aura pour effet que « la charité de plusieurs se refroidira » Matthieu XXIV, 11-2.
Alors apparaîtra l’Antéchrist qui portera sur la terre l’iniquité à son comble.
3- Le royaume de l’Antéchrist. On sait peu de choses sur la personne de l’Antéchrist.
Saint Paul écrit dans Thessaloniciens II, 3-4 : « Que personne ne vous trompe en aucune manière. Car tant que ne se sera pas produite l’apostasie et que ne se sera pas révélé l’homme d’iniquité, le fils de perdition, l’adversaire, celui qui s’élève au-dessus de tout ce qui s’appelle dieu ou objet de culte, jusqu’à s’asseoir en personne dans le Temple de Dieu, se donnant lui-même comme Dieu … »
Jean ajoute 5-43 : « Moi je suis venu au nom de mon père et vous ne me recevez pas. Si un autre vient en son propre nom, vous le recevrez ». Autrement dit, l’Antéchrist sera bien accueilli par les Juifs lorsqu’il se présentera.
Selon la Tradition, l’Antéchrist sera juif et ressemblera au Christ. Saint Thomas d’Aquin, philosophe scolastique (1225-1274), reproduit cette opinion et précise qu’à son avènement, le Temple sera reconstruit. Il ne fait aucun doute que l’Antéchrist sera porté au pouvoir par des sociétés secrètes en particulier par la Franc-Maçonnerie.
De nombreuses traditions religieuses du paganisme font mention du retour d’un héros civilisateur mystérieusement disparu et qui doit ramener sur terre la paix et la justice des origines. Exemples.
Chez les Aztèques, Quetzalcoatl, le Serpent à plumes, le civilisateur, qui fut chassé de l’île d’Aztlan par « trois mauvais démons ». Réfugié dans l’île de Tula, il est appelé « celui qui s’en est allé et reviendra un jour pour régner de nouveau ».
Dans l’hindouisme, le roi, détrôné malgré sa bonté, et qui à la fin de l’Age Sombre ou Kali yuga, vaincra la triade maléfique constituée par la déesse Kali et les démons Koka et Vikoka.
Chez les anciens Germains, Balder, tué par Loki, le génie du mal, au pouvoir duquel il restera jusqu’à ce que le Ragnarök ou cataclysme final le délivre.
En Iran, la légende de Kai Khusrau, emporté par une tempête de neige et qui « reviendra à la fin du monde apporter son concours au triomphe de la justice ».
Dans le domaine celtique, la légende du roi Arthur réfugié dans l’île d’Avallon, et dont les Gallois et les Bretons armoricains du Moyen Âge attendaient le retour.
Dans l’Islam, le Mahdi, le Bien Dirigé, membre de la famille du prophète, mystérieusement occulté, « qui doit revenir à la Fin des Temps pour rétablir la foi corrompue et la justice sur la terre ».
Il est vraisemblable que l’Antéchrist s’identifiera à ce héros civilisateur, entraînant ainsi l’adhésion fanatique de croyants attentifs aux prophéties de leur religion.
À partir de l’Écriture et de la Tradition, il est possible de se représenter le règne de l’Antéchrist, état propre à la Fin des Temps.
Josef Pieper, philosophe catholique allemand (1904-1997), s’est attelé à cette tâche : « L’antéchrist n’est pas un « hérétique », qui n’aurait d’importance que pour l’histoire intérieure de l’Église, et dont le reste du monde n’aurait pas besoin de s’apercevoir. Potentia saecularis, la puissance de ce monde : c’est cela, qui au dire de Saint Thomas, est le véritable instrument de l’Antéchrist ; il est un puissant de ce monde. Les tyrans, dit également Saint Thomas, sont, dans les persécutions de l’Église, les préfigurations de l’Antéchrist. Celui-ci n’est donc pas considéré comme un phénomène situé au bord du champ historique : au contraire, l’Antéchrist, dans la mesure où l’histoire est, de façon prioritaire, une histoire politique, est une figure éminemment historique.
4- Un État totalitaire.
Enfin, il est dit encore autre chose : la fin ne sera pas un chaos en ce sens qu’il n’y aura pas une multiplicité de puissances historiques dressées les unes contre les autres, provoquant ainsi peu à peu une désintégration générale des rapports et des structures, et finalement la décomposition. Ce qu’il y a, à la fin, c’est un complexe de domination pourvu d’une puissance énorme, lequel, d’ailleurs, aux yeux de celui qui regarde l’essentiel, ne fonde pas un ordre véritable. A la fin de l’histoire, il y a un pseudo-ordre, maintenu en place par l’exercice de la puissance.
L’État mondial de l’Antéchrist sera un État totalitaire au sens extrême. Or cela n’est pas fonction seulement de l’appétit de puissance et de la superbia de l’Antéchrist, mais en même temps de la nature même d’un État mondial. Devenir du jour au lendemain un État totalitaire, c’est le péril interne, inscrit dans sa structure même, que porte en lui tout empire mondial, lequel, par définition, n’a pas de voisins et qui, en cela, présente une identité surprenante avec les îles politiques où sont situées diverses Utopies.
La structure même de l’empire mondial semble inclure pour l’Église une possibilité qui serait en quelque sorte de signe négatif : il n’y aurait plus alors aucune possibilité d’informer, à partir du sacré, le domaine de la vie publique ; face à un pouvoir élevé à la puissance infinie, qui ne serait plus limité par aucun lien traditionnel, le rôle de l’Église n’est plus alors que celui de l’Ecclesia Martyrum » (assemblée martyre).
Cette description recoupe les anticipations de l’État mondial imaginé par les membres de la Société Fabienne qu’étaient vraisemblablement Aldous Huxley et George Orwell.
Comme le Cardinal Billot, nous pouvons étendre l’enquête à l’époque contemporaine, afin de vérifier si les prophéties relatives à la Fin des Temps sont bien en voie de réalisation. Nous pouvons également nous interroger sur le rôle de l’Église par rapport à cette réalisation.
Jean Saunier