
Dans Anti-Civilisation, Étienne-Alexandre Beauregard, jeune intellectuel québécois, signe un pamphlet aussi érudit qu’incisif contre les illusions de la post-modernité. Son livre s’inscrit dans une tradition de critique radicale, celle des penseurs qui, de Nietzsche à Christopher Lasch, ont dénoncé les dérives d’une civilisation en perte de repères. Beauregard y développe une thèse audacieuse : la déconstruction des normes qui ont façonné la civilisation occidentale a plongé la société dans une crise profonde, qui a détruit les repères communs depuis la seconde moitié du XXe siècle.
Ce n’est pas un simple constat de déclin, mais une analyse systémique des mécanismes qui ont conduit à cette situation. Pour Beauregard, l’individualisme exacerbé a dissous le contrat social, remplaçant la solidarité par un choc des subjectivités et un isolement croissant. Son essai est une charge contre les élites de gauche comme de droite, qu’il accuse d’avoir trahi leurs propres idéaux au profit d’un conformisme mou ou d’un progressisme abstrait.
La gauche : une trahison en trois actes
Beauregard consacre une partie importante de son livre à démonter les renoncements de la gauche moderne. Son analyse est impitoyable : la gauche, autrefois porteuse d’un projet d’émancipation collective, s’est métamorphosée en un mouvement élitiste, coupé des réalités du peuple.
L’abandon des classes populaires
L’un des arguments centraux de Beauregard est que la gauche, héritière des idéologies marcusiennes, a fini par voir dans le travailleur moyen le principal vecteur des oppressions. Cette vision a conduit la gauche à s’aliéner le peuple, en se concentrant sur des luttes symboliques (comme le wokisme) plutôt que sur les enjeux économiques concrets. Pour Beauregard, cette orientation a rendu la gauche incapable de répondre aux demandes actuelles du peuple.
Cette critique rejoint son analyse plus large de la dissolution du contrat social. Selon lui, la déconstruction des normes ayant fondé la civilisation occidentale a entraîné la dissolution du contrat social, remplacé par un choc des subjectivités et un isolement croissant.
L’écologie : un alibi pour les « élites »
Beauregard ne nie pas l’urgence écologique, mais il dénonce une gauche écologiste qui prône la décroissance sans en assumer les conséquences pour elle-même. Pour lui, les bobos écolos veulent sauver la planète… à condition de ne rien changer à leur mode de vie. Cette critique s’inscrit dans son analyse de l’individualisme exacerbé, qui a remplacé le bien commun par des revendications égoïstes et symboliques.
Le wokisme : une diversion utile au système
L’auteur voit dans le wokisme un détournement des vraies questions sociales. Pour lui, ces débats stériles et symboliques (comme les polémiques linguistiques) servent à masquer les inégalités économiques et sociales, bien plus structurelles. Il souligne que pendant que les bien-pensants se battent pour des questions de langage, les banques continuent de spéculer sur le dos des plus pauvres.
La droite : des conservateurs tièdes et hypocrites
La droite « modérée » n’est pas épargnée. Beauregard attaque ces conservateurs tièdes qui :
Défendent la liberté d’entreprendre, mais seulement pour les grands groupes ;
Pleurent la disparition des valeurs traditionnelles, tout en célébrant l’individualisme le plus égoïste ;
Dénoncent l’assistanat, mais ferment les yeux sur les subventions aux milliardaires.
Pour lui, la génération Z, héritière de cette déconstruction, vit pleinement les effets délétères de cette pseudo-liberté, illusion qui la mène droit vers l’aliénation. La droite française est incapable de proposer une alternative cohérente au libéralisme, se contentant de pleurnicher sur la décadence morale tout en perpétuant les mécanismes du système.
Un style polémique et sans concession
Beauregard écrit avec une ironie mordante et un sens de la formule qui rappellent les grands polémiques français. Son livre est truffé d’analyses cinglantes, toujours étayées par des références philosophiques (de Nietzsche à Christopher Lasch, en passant par Alasdair MacIntyre).
Son essai est une charge contre les bien-pensants, ces « élites » qui, de gauche comme de droite, ont transformé la politique en spectacle et la pensée en conformisme. Pour lui, seul un sursaut conservateur, ancré dans la tradition, la culture et le bien commun, permettra de tourner la page de cette déconstruction et de reconstruire le lien social.
Conclusion : un livre qui dérange
Anti-Civilisation est un coup de massue dans le débat public. Les bien-pensants de gauche comme de droite vont le détester. Les autres vont l’adorer. Et c’est précisément pour cela qu’il faut le lire, le diffuser, et en débattre.
Jean Lamolie
1 Presses de la Cité, 2025, 362 pages