Palais de Justice d'Auch
Le nom de Jerome B., mis en examen pour enlèvement et séquestration dans cette affaire, était en effet déjà connu de la justice. Depuis 2017, cet homme avait été visé par deux plaintes pour viol sur mineures. Pour autant, il n’avait fait l’objet ni de condamnation, ni de mesure d’éloignement durable d’enfants dans le cadre de ces procédures, dont l’une est toujours en cours.
Alors que des interrogations sur d’éventuels ratés de la justice se multiplient, les ministres de la Justice et de l’Intérieur, Gérald Darmanin et Laurent Nuñez ont ordonné une enquête administrative. Le président de la République, Emmanuel Macron, a pour sa part déclaré : « Il est clair qu’il y a un dysfonctionnement (...) et c’est inacceptable ». Plusieurs éléments doivent être tirés au clair lors de cette enquête.
Trois plaintes pour viols sur mineure, et des signalements
Le premier signalement visant Jerome B. remonte à décembre 2017 : une mère de famille avait alerté les autorités après avoir découvert une relation entre sa fille de 17 ans et cet homme, alors âgé de 30 ans. La justice avait alors classé le dossier, estimant qu’il s’agissait d’une relation consentie. Cinq ans plus tard, une plainte pour viol sur mineure est déposée à l’encontre de Jerome B, pour des faits commis sur une fillette de 7 ans, au domicile du suspect. L’enquête a aussi été classée sans suite, les faits ayant été jugés « insuffisamment caractérisés ».
Mais en août 2025, une nouvelle plainte est déposée pour viol sur mineure, par la mère d’une fillette de 11 ans. « Il y a des constats médicaux, il y a un psychologue qui affirme que cet enfant n’affabule pas, il y a le nom… », a détaillé Gérald Darmanin au 20 heures de TF1, confirmant que des lésions anales avaient notamment constatées par les experts médicaux, corroborant les déclarations de la fillette. Cette procédure est toujours en cours, mais Jérôme B. n’a pas encore été interrogé à ce sujet par la justice, ce qui interroge sur la prise en charge du dossier.
Enfin, une nouvelle plainte pour viol sur mineur a été déposée ce mercredi. Un homme a déclaré à BFMTV que sa fille, placée par l’Aide sociale à l’enfance a subi des attouchements lors d’une soirée pyjama, et qu’un signalement avait déjà été effectué en mars dernier à l’intention de la procureure d’Auch pour ces mêmes faits. Or la procureur d’Auch a affirmé avoir pris connaissance de cette plainte ce mercredi, et n’a pas mentionné le précédent signalement.
Une nouvelle plainte pour viol a été déposée jeudi soir à Saint-Brieuc (Côtes-d’Armor) contre Jérôme B. Les faits remontent à 2023, mais la plainte pour viol avait d’abord été déposée contre X par la mère d’une fillette de 11 ans, l’auteur n’étant pas identifié. À l’occasion de la médiatisation de l’enlèvement de Lyhanna, la fillette aurait dit à sa mère « c’est lui », expliquant, selon la source proche du dossier, avoir reconnu le regard de Jérôme B.
Pourquoi le suspect n'avait-il pas encore été entendu ?
C’est l’un des principaux points soulevés par cette affaire. Malgré la plainte déposée en août 2025 et les accusations de violences sexuelles répétées sur mineure, Jérôme B. n’avait toujours pas été interrogé dans ce dossier au moment de sa mise en cause dans l’affaire Lyhanna.
Tout d’abord, le dossier a dû être transféré entre le parquet de Toulouse et celui d’Auch, jugé plus compétent dans ce dossier. Ce transfert a été fait par voie postale, ce qui a pu ralentir la procédure. « Généralement, quand on a un dossier qui présente un vrai risque de sécurité publique et de réitération de la part du suspect, on alerte le parquet par un e-mail directement à son homologue », a indiqué un procureur au Monde.
La situation du tribunal judiciaire d’Auch pourrait également avoir joué un rôle. En avril 2025, le député du Gers David Taupiac avait alerté le gouvernement sur « une pénurie de magistrats et de greffiers, ainsi que des dysfonctionnements informatiques répétés », évoquant « une situation alarmante ». Un argument que ne veut pas entendre la Chancellerie qui affirme qu’il n’y a pas de problèmes de moyens.
Le rôle du fichier Cassiopée au cœur des interrogations
Lors d’une conférence de presse mercredi, la procureure d’Auch a indiqué qu’une garde à vue et une audition de Jérôme B. étaient bien envisagées. Cependant, « dans une enquête pénale, l’audition du mis en cause est toujours le dernier acte d’enquête à effectuer », a-t-elle justifié. Or dans ce dossier, le suspect présentait un profil de potentiel récidiviste.
Lorsque la plainte de 2025 a été déposée, les deux affaires précédentes étaient théoriquement consignées dans « Cassiopée », le fichier national de la justice qui répertorie tous les antécédents judiciaires, ce qui aurait dû alerter la procureure et accélérer la procédure, relève Le Monde. L’enquête administrative devra donc non seulement vérifier que ces éléments ont bien figuré dans le dossier Cassiopée, mais aussi qu’ils ont bien déclenché une prise en charge prioritaire du dossier.
Une circulaire sur les violences faites aux enfants pas respectée ?
Dernier point soulevé : l’application d’une circulaire adressée aux parquets en janvier dernier par le garde des Sceaux Gérald Darmanin. Ce texte demandait explicitement un traitement prioritaire des affaires impliquant des mineurs victimes de violences sexuelles.
Une source au sein du gouvernement a déclaré ce vendredi à l’AFP que cette circulaire n’a pas été « appliquée par la procureure d’Auch » dans le traitement de plaintes visant Jérôme B. Cette circulaire allait par ailleurs dans la même direction que les préconisations de la Ciivise, recommandant que les plaintes concernant les violences sexuelles sur mineurs soient traitées en priorité.
Le garde des Sceau s’est dit « terrifié » par un « dysfonctionnement » de la chaîne judiciaire, « révélateur » de « notre mauvaise organisation ». « Je veux présenter mes excuses à cette famille et aux Français qui sont légitimement choqués, terrifiés de voir de telles défaillances », a-t-il également dit sur TF1, reconnaissant : « Nous avons failli. »
Gérald Darmanin a par ailleurs fait savoir qu’il proposerait des sanctions contre des magistrats si des carences étaient mises en évidence dans le traitement pénal du principal suspect. Les conclusions de l’enquête en cours sont attendues dans les quinze jours à venir et elles seront rendues publiques.
Maëlle Roudaut avec AFP