
Le débat sur l’euthanasie, imposé par Emmanuel Macron, dépasse de loin la seule question médicale. Il touche au cœur de ce qui fonde une civilisation : sa conception de la vie, de la souffrance, de la liberté et de la mort. À travers le projet de loi visant à légaliser une aide active à mourir, la France semble engagée dans une rupture profonde avec l’héritage spirituel qui a façonné son histoire.
L’épisode survenu à Châteaudun est, à cet égard, révélateur. Un prêtre catholique, d’origine burkinabè, rappelant dans son homélie une évidence de la doctrine chrétienne – que la vie est préférable à la mort et que celle-ci ne saurait être provoquée volontairement – s’est vu publiquement mis en cause par le député-maire Philippe Vigier, rapporteur de la loi sur l’euthanasie, qui a exigé des excuses. Le paradoxe est saisissant : ce n’est plus le responsable politique qui accepte la contradiction dans un débat démocratique, mais le ministre du culte qui est sommé de s’excuser pour avoir simplement rappelé l’enseignement bimillénaire de son Église.
Cette scène illustre un renversement préoccupant. Pendant des siècles, la France a considéré que la liberté de conscience et la liberté religieuse impliquaient que les religions puissent exprimer leur vision de l’homme et de la société, y compris lorsque celle-ci différait des choix politiques du moment. Désormais, certains semblent considérer que la parole religieuse n’est acceptable qu’à la condition de se conformer à l’idéologie dominante.
Le christianisme considère que la vie est un don dont l’homme n’est pas propriétaire absolu. La souffrance n’est certes pas recherchée, mais elle appelle d’abord la compassion, les soins palliatifs, l’accompagnement et la solidarité. La dignité de la personne ne disparaît ni avec la maladie ni avec la dépendance. C’est précisément lorsque l’homme devient fragile qu’il révèle le devoir moral de ceux qui l’entourent.
L’islam trouve, de son côté, la limite à cette révélation dans le djihad. La vie appartient à Dieu seul ; nul ne peut volontairement y mettre fin, qu’il s’agisse de la sienne ou de celle d’autrui sauf en cas fatwa.
Dès lors, un paradoxe apparaît. Alors que la France est souvent présentée comme une société de plus en plus multiculturelle, elle adopte progressivement des normes qui éloignent le pays de sa tradition religieuse la plus présente sur son sol. Le débat sur l’euthanasie révèle ainsi une fracture qui n’oppose pas seulement croyants et non-croyants, mais deux conceptions de l’homme : l’une où la dignité est inhérente à la personne sans condition, l’autre où elle tend à être appréciée selon des critères d’autonomie, de qualité de vie ou de volonté individuelle.
Cette évolution s’inscrit dans un mouvement plus large où l’autonomie personnelle devient la valeur suprême, parfois au détriment de toute référence transcendante ou de toute solidarité collective. Après avoir fait du droit à l’avortement un principe fondamental, après avoir progressivement redéfini les contours de la famille et de la filiation, la société française envisage désormais que la mort puisse devenir une prestation médicalement organisée. À chaque étape, il s’agit de répondre à des situations humaines souvent douloureuses et réelles. Mais l’accumulation de ces transformations interroge la cohérence anthropologique de notre modèle de société.
Les défenseurs de l’euthanasie invoquent la compassion et la liberté individuelle. Ces arguments méritent d’être entendus et discutés avec sérieux, tant les situations de souffrance peuvent être éprouvantes. Mais leurs opposants redoutent qu’une société qui reconnaît le droit de provoquer la mort finisse progressivement par modifier le regard porté sur la vieillesse, le handicap, la dépendance ou la maladie chronique. Là où l’on voulait instaurer une exception, certains craignent l’émergence d’une nouvelle norme culturelle.
Au fond, la véritable question est peut-être celle-ci : une civilisation se définit-elle par sa capacité à supprimer la souffrance en supprimant celui qui souffre, ou par sa capacité à entourer les plus fragiles jusqu’à leur dernier souffle, à soulager leur douleur ? Le développement des soins palliatifs, encore insuffisamment accessibles sur une grande partie du territoire, constitue à cet égard une autre réponse possible à la détresse de la fin de vie.
L’affaire de Châteaudun dépasse donc largement la polémique locale. Elle révèle une tension croissante entre une culture politique qui tend à considérer certaines convictions religieuses comme illégitimes dans l’espace public et des traditions spirituelles qui continuent d’affirmer l’indisponibilité de la vie humaine. Que l’on soit croyant ou non, il est permis de s’interroger sur une démocratie où un prêtre serait invité à s’excuser pour avoir affirmé que la vie vaut mieux que la mort. Car si cette affirmation devient scandaleuse, c’est peut-être moins le signe d’une victoire du progrès que celui d’un profond changement dans notre manière de concevoir ce qu’est l’humanité elle-même.
Emmanuel Macron, faisant feu de tout bois et voyant sa côte de popularité réduite à moins que rien, cherche désespérément une cause qui puisse l’aider à laisser une trace dans l’histoire. Il sera ainsi celui qui aura conduit le pays sur le chemin de l’anéantissement par un engagement inconsidéré aux côtés de l’Ukraine mais aussi et surtout celui qui aura imposé l’euthanasie dans la loi.
Jean-Jacques Fifre