_______________________________________________________________________________________________________g

« La démocratie, c'est le gouvernement du peuple exerçant la souveraineté sans entrave »  Charles de Gaulle

_______________________________________________________________________________________________________g

LA FRANCE LIBÉRÉE 2027

CULTURE - 1926-2026 : Sous le soleil de Satan, de Georges Bernanos

En 1926, Georges Bernanos publiait son premier grand roman : Sous le soleil de Satan. Ce récit visionnaire peut éclairer notre époque. On s’étonne en particulier de la ressemblance de l’académicien « Antoine Saint Marin », personnage satanique de la Deuxième partie (chapitre XI), avec une grande figure politique de l’actualité française en 2026. Je laisse le lecteur imaginer qui est cette figure.

Georges Bernanos
Georges Bernanos

L’illustre [Saint Marin] exerce […] la magistrature de l’ironie. Son génie, qui se flatte de ne respecter rien, est de tous le plus docile et le plus familier. S’il feint la pudeur ou la colère, raille ou menace, c’est pour mieux plaire à ses maîtres, et, comme une esclave obéissante, tour à tour mordre ou caresser. Dans la bouche artificieuse, les mots les plus sûrs sont pipés, la vérité même est servile. Une curiosité, dont l’âge n’a pas encore émoussé la pointe, et qui est l’espèce de vertu de ce vieux jongleur, l’entraîne à se renouveler sans cesse, à se travailler devant le miroir. Chacun de ses livres est une borne où il attend le passant. Aussi bien qu’une fille instruite et polie par l’âpre expérience du vice, il sait que la manière de donner vaut mieux que ce qu’on donne, et, dans sa rage à se contredire et à se renier, il arrive à prêter chaque fois [à celui qui l’écoute] un homme tout neuf.

Les jeunes [qui] l’entourent portent aux nues sa simplicité savante, sa phrase aussi rouée qu’une ingénue de théâtre, les détours de sa dialectique, l’immensité de son savoir. La race sans moelle, aux reins glacés, reconnaît en lui son maître. Ils jouissent, comme d’une victoire remportée sur les hommes, au spectacle de l’impuissance qui raille au moins ce qu’elle ne peut étreindre, et réclament leur part de la caresse inféconde. Nul être pensant n’a défloré plus d’idées, gâché plus de mots vénérables, offert aux goujats plus riche proie. [La] vérité qu’il énonce d’abord avec une moue libertine, trahie, bernée, brocardée, se retrouve à la dernière ligne, après une suprême culbute, toute nue, sur les genoux de Sganarelle… Et déjà la petite troupe, bientôt grossie d’un public hagard et dévot, salue d’un rire discret le nouveau tour du gamin […].

— Je suis le dernier des Grecs, dit-il de lui-même, avec un rictus singulier. Aussitôt vingt niais […] célèbrent ce nouveau miracle de la civilisation méditerranéenne, et courent réveiller, de leurs cris aigus, les Muses consternées. Car c’est la coquetterie du hideux [Saint Marin], et sa grâce la plus cynique, de feindre attendre la gloire sur les genoux de l’altière déesse, bercé contre la chaste ceinture où il égare ses vieilles mains… Étrange, effroyable nourrisson !

[Il parle à son entourage] sur ce ton d’impertinence familière avec lequel il prétend dispenser les trésors d’un scepticisme de boulevard, baptisé pour lui sagesse antique […] L’illustre [Saint Marin] pour son malheur, n’est que vil, non pas médiocre. Sa forte personnalité, douloureusement à l’étroit dans ses livres, s’est délivrée dans le vice. C’est en vain qu’il s’efforce de cacher à tous, redoublant de scepticisme et d’ironie, le secret hideux qui sue parfois à travers les mots. À mesure qu’il avance en âge, le misérable se voit traqué, forcé dans son mensonge, de jour en jour moins capable de tromper en hors-d’œuvre et bagatelles sa voracité grandissante. Impuissant à se surmonter, conscient du dégoût qu’il inspire, ne trouvant qu’à force de ruse et d’industrie de rares occasions de se satisfaire, il se jette en glouton sur ce qui passe à portée de ses gencives et, l’écuelle vide, pleure de honte.

L’idée d’un obstacle à vaincre, et du retardement qu’impose la comédie de la séduction, même écourtée, la crainte du fléchissement physique toujours possible, le caprice de ses fringales, le découragent par avance des rendez-vous hasardeux. Aux gouvernantes qu’il entretenait jadis avec un certain décor succèdent aujourd’hui des gothons et des servantes, qui sont ses tyrans domestiques. […]
Mais hélas ! cette morne débauche l’épuise sans le rassasier ; il n’imagine rien de plus bas, il touche le fond de son grotesque enfer. [Et] nul ne veut voir, dans les yeux du grand homme, le regard tragique où s’exprime une terreur d’enfant. Au secours ! dit le regard. Et l’auditoire s’écrie : Quel merveilleux causeur !

Martine Chapouton

Date de dernière mise à jour : 05/08/2026

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !