- Accueil
- CULTURE - HISTOIRE - PATRIMOINE - RETRO
- HISTOIRE - Tout savoir sur l’attentat du Petit-Clamart, 22 août 1962
HISTOIRE - Tout savoir sur l’attentat du Petit-Clamart, 22 août 1962
« Les Français ont besoin de martyrs. Il faut qu’ils les choisissent bien. J’aurais pu leur donner un de ces cons de généraux qui jouent au ballon dans la prison de Tulle. Je leur ai donné Bastien-Thiry. Ils pourront en faire un martyr. Celui-là, il le mérite. » (Charles De Gaulle, en avril 1963)

Le lieutenant-colonel Bastien-Thiry
L’histoire tient parfois à un fil, à un détail, au hasard, à la chance. Ce fut le cas pour l’attentat contre De Gaulle, au Petit-Clamart, le 22 août 1962; l’échec de l’« opération Charlotte Corday ».
Situer le contexte de cette triste affaire : le 5 juillet 1962, la France, présidée par De Gaulle, reconnaissait l’indépendance de l’Algérie à la suite des accords d’Évian et après deux référendums, en métropole puis en Algérie. Le conflit algérien s’achevait par le rapatriement de plus d’un million de Pieds-noirs qui fuyaient les massacres commis par les tueurs du FLN en violation des accords d’Evian. Les Pieds-noirs se voyaient proposer la valise ou le cercueil (1) tandis que nos Harkis et leurs familles étaient atrocement massacrés par milliers (2).
La pilule était d’autant plus amère qu’en mai 1958, à Alger, un putsch avait permis le retour au pouvoir de De Gaulle. Ses partisans affirmaient qu’il était « le seul garant du maintien de l’Algérie française » et le seul capable de mettre fin à un conflit né en novembre 1954. Après avoir rassuré les foules d’Alger, le 4 juin 1958, par un « Je vous ai compris » historique, suivi d’un univoque « Vive l’Algérie française » à Mostaganem, De Gaulle, devenu président de la République en 1959, allait vite trahir ses engagements. Dès le 16 septembre 1959, il employait le terme d’« autodétermination ». Ceux qui l’avaient porté au pouvoir interprétaient ce revirement politique comme une trahison.
Ceci déboucha sur la semaine des barricades le 24 janvier 1960, puis, plus tard, sur le putsch des généraux du 21 avril 1961. Un peu avant, en février 1961, naissait l’Organisation de l’Armée Secrète. Cette organisation de résistance à l’abandon de départements français va se battre pour tenter de sauver l’Algérie française. Ses « commandos Delta » n’hésiteront pas à éliminer les traîtres mais, pour les membres de l’OAS comme pour de nombreux Pieds-noirs le principal traître, l’homme à abattre, c’était De Gaulle. Il échappera à quatre attentats avant celui du Petit-Clamart.
Le 22 août 1962, à 19 h 45, deux Citroën DS 19 escortées par deux motards quittent l’Élysée pour emmener De Gaulle et son épouse à Villacoublay où ils doivent prendre un avion à destination de Saint-Dizier pour rallier ensuite Colombey-les-Deux-Églises par la route. À bord de la première voiture se trouvent De Gaulle, son épouse, Alain de Boissieu, gendre et aide de camp du président, et son chauffeur, le gendarme Francis Marroux. Dans la deuxième voiture, conduite par le brigadier René Casselin, se trouvent le commissaire Henri Puissant, l’un des gardes du corps du général, Henri Djouder et le médecin militaire Jean-Denis Degos. Sorti de Paris par la porte de Châtillon, le cortège emprunte la RN 306 et roule en direction de Villacoublay où attend l’avion présidentiel. À 20 h 20, à hauteur du carrefour des rues Charles-Debry, RN 306 et rue du Bois, un commando lourdement armé attend le convoi présidentiel. Ce commando, de type militaire, est composé de douze hommes équipés d’armes automatiques et d’explosifs, répartis dans quatre véhicules.
Le lieutenant-colonel Bastien-Thiry attend le convoi dans une Simca 1000 d’où il va donner le signal de l’attaque en agitant un journal. Cinq hommes – Buisines, Varga, Sári, Bernier et Marton – équipés de fusils-mitrailleurs, sont dans une Estafette Renault jaune. La Tocnaye est à bord d’une ID 19, avec Watin et Prévost, équipés de pistolets-mitrailleurs. Une camionnette Peugeot 403, avec à son bord Condé, Magade et Bertin, également avec des armes automatiques, est en réserve.
Au signal, le commando ouvre le feu sur la DS présidentielle, les pneus avant sont crevés. Watin tire une rafale de PM à l’arrière de la voiture où sont assis De Gaulle et son épouse. La glace arrière vole en éclats. Alain de Boissieu crie au couple De Gaulle de se baisser, puis il ordonne à Francis Marroux d’accélérer. Malgré l’état de la voiture et le sol détrempé Marroux parvient à gagner le terrain d’aviation de Villacoublay. Devant l’échec des tirs, Buisines tente d’éperonner la DS avec l’Estafette. La Tocnaye, par la portière, mitraille la DS. La puissance de feu du commando était considérable : 187 balles ont été tirées, 14 ont atteint la DS présidentielle.
Une balle se loge dans le dossier du passager avant où était assis Alain de Boissieu et deux autres à hauteur des visages de Charles et Yvonne De Gaulle. Autour, plusieurs magasins sont criblés de balles. Avec le recul, on peut se demander comment des professionnels du combat, dont des parachutistes et des légionnaires déserteurs, ont pu se livrer à un tel arrosage et manquer leur cible.
À son arrivée à la base de Villacoublay, De Gaulle a dit à ceux qui l’ont accueilli : « Cette fois, c’était tangent ». Et Yvonne De Gaulle prononcera cette phrase restée célèbre : « J’espère que les poulets n’ont rien eu ». Elle ne parlait pas des policiers chargés de l’escorte présidentielle mais de volailles transportées dans le coffre de la DS. De Gaulle aurait glissé à l’oreille de son épouse, assise à ses côtés dans l’avion : « Vous êtes brave, Yvonne ». Il aurait également dit, ce qui ressemble assez au personnage : « Ces gens-là tirent comme des cochons ». Reconnaissons qu’il n’avait pas tort !
Une gigantesque chasse à l’homme était lancée au soir du 22 août pour retrouver les auteurs de l’attentat. L’enquête se dirige vers l’Estafette jaune ; les témoins déclarant que parmi ses trois occupants, l’un d’eux boitait. Les policiers pensèrent à l’ingénieur Watin, dit « la boiteuse », membre de l’OAS, mais ils ne parvinrent pas à l’appréhender. Deux hommes furent interpellés par hasard à un barrage routier de la gendarmerie de Tain-l’Hermitage. L’un d’eux déclara : « Je suis de l’OAS ». Ensuite il avoua faire partie du commando. Transféré à Paris, il poursuivit sa confession en donnant les noms ou les surnoms des conjurés qu’il connaissait. Au bout de quelques jours, une quinzaine de suspects étaient interpellés. La dernière interpellation, la plus spectaculaire, fut celle du lieutenant-colonel Bastien-Thiry le 15 septembre, à son domicile de Bourg-la-Reine.
Le procès se tint au fort de Vincennes. Neuf accusés comparaissaient devant la Cour militaire de justice le 28 janvier 1963 : Jean-Marie Bastien-Thiry défendu par Jean-Louis Tixier-Vignancour, Alain de La Tocnaye, Pascal Bertin, Gérard Buisines, Alphonse Constantin, Étienne Ducasse, Pierre-Henri Magade, Jacques Prévost et László Varga. Six autres accusés furent jugés par contumace (3). Tous les accusés étaient inculpés de tentative d’homicide volontaire avec guet-apens et d’attentat contre l’autorité de l’État avec usage d’armes.
Le 2 février 1963, succédant aux brèves déclarations de ses coaccusés, Jean-Marie Bastien-Thiry plaida la légitime défense pour lui et ses camarades. Sa déclaration commençait ainsi : « L’action dont nous répondons aujourd’hui devant vous présente un caractère exceptionnel, et nous vous demandons de croire que seuls des motifs d’un caractère également exceptionnel ont pu nous déterminer à l’entreprendre. Nous ne sommes ni des fascistes ni des factieux, mais des Français nationaux, Français de souche ou Français de cœur. Ce sont les malheurs de la patrie qui nous ont conduits sur ces bancs. »
Le 4 mars, à l’issue d’une longue instruction à charge contre Bastien-Thiry, la Cour le jugeait coupable d’avoir planifié et orchestré l’« opération Charlotte Corday ». Les tireurs seront condamnés à des peines de réclusion (ils seront graciés en 1968). Mais Jean-Marie Bastien-Thiry, Alain de la Tocnaye et Jacques Prévost, défendus par maître Jacques Isorni, sont condamnés à mort. Les deux derniers seront graciés, seul Bastien-Thiry sera exécuté.
Le lieutenant-colonel Bastien-Thiry a été fusillé, au fort d’Ivry, le 11 mars 1963 à l’aube. Il est le dernier condamné à mort fusillé en France.
Dans cette affaire, il existe un fait honteux que les historiens se gardent bien de raconter : la Cour militaire de justice avait été déclarée illégale par l’arrêt du Conseil d’État du 19 octobre 1962, au motif qu’elle portait atteinte aux principes de droit, notamment par l’absence de tout recours contre ses décisions. C’est De Gaulle qui, de sa propre autorité, prolongea l’existence de cette Cour.
Dans plusieurs de mes livres, j’ai rendu hommage aux résistants de l’Algérie française car j’ai du mal à comprendre ou à admettre que l’on porte aux nues les résistants qui ont défendu la France dès 1940, ce qui me semble légitime, et qu’on condamne ceux qui ont voulu conserver une terre devenue français en 1830, bien avant la Savoie et le Comté de Nice. Eux aussi défendaient la France.
Le plus bel hommage au lieutenant-colonel Jean-Marie Bastein-Thiry sera écrit par Jean de Brem, journaliste, officier para et militant de l’OAS. Je vous le livre presque intégralement :
« Tu n’étais pas un baroudeur, mon colonel ; tu n’étais pas une figure légendaire, ni un brillant stratège de la guérilla, ni un seigneur du djebel.
Tu n’étais pas un fasciste, ni un chouan pétri de traditions, ni un automate sorti des camps viets, ni un officier perdu d’orgueil. Tu n’étais pas un para. Tu n’avais pas l’amour des combats impossibles, ni le culte du désespoir, ni la vanité des soldats d’élite. Tu n’étais pas révolutionnaire. Tu ne voulais la place de personne. Tu n’étais pas amer ; la haine ne couvait pas dans ton cœur, ni le dégoût dans ton regard, ni l’insulte dans ta bouche. Non. Tu n’étais qu’un homme paisible, calme, honnête, responsable, un chrétien réfléchi et pur, un officier consciencieux, un jeune savant, technicien appliqué qui menait la vie de tout le monde entre sa femme et ses filles… Mais un jour… Un jour a cessé la paix civile, car l’orgueil est entré dans la cité pour étrangler la Patrie au nom de la Patrie, pour lacérer les drapeaux au son des fanfares, pour décapiter l’armée qui était la force de la Nation, pour épurer la fonction qui était l’élite de la Nation, pour soudoyer l’Église qui était la conscience de la Nation, pour tromper les masses qui étaient la Nation même, pour appeler chaque défaite un triomphe, chaque crime un miracle, chaque lâcheté un fait d’armes, pour appeler la comédie droiture, l’impuissance fermeté, l’abandon succès, la haine modération, l’indifférence lucidité et les plébiscites référendums… Toi, on t’avait appris qu’une parole ne se reprend pas, que la France est une et indivisible, que la loi est la même pour tous… Tu as vu tous les grands, tu as vu tous les responsables, tu as vu tous les dignitaires protester mollement, d’abord et puis se taire bien vite, dès qu’ils ont senti le bâton. Et tu n’as pas compris qu’ils étaient lâches car tu ne t’étais jamais parjuré, car tu n’avais jamais hésité et menti. Ta vie était droite comme l’horizon des mers et tu regardais le soleil en face. Les généraux pouvaient empêcher la France de mourir et aussi les fonctionnaires, et aussi les évêques, et aussi les professeurs, les députés, les magistrats, et aussi les grands bourgeois, les financiers, les journalistes. Mais ils ont préféré la servitude. Ils ont vendu leur liberté…, ils ont acheté le droit de survivre à leur Patrie pour continuer à ramper comme des vers, à grouiller comme des cloportes dans les ruines d’un monde en flamme. Alors toi, mon colonel, un patriote inconnu, tu as senti ton heure venue, tu es devenu le glaive, tu as frappé devant Dieu et les hommes. On t’a traîné devant les juges pour une parodie de procès où des robots vêtus d’hermine, petits fonctionnaires des abattoirs choisis sur mesure par le Prince ont ri de tes paroles, bouché leurs oreilles à tes explications et t’ont condamné de leur voix mécanique à quitter la comédie humaine. Tu les gênais, toi qui ne jouais pas, tu les salissais, toi qui étais pur et ta voix nette et claire, témoignage de l’histoire éternelle, il fallait l’étouffer pour qu’on cessât de voir les fronts rouges et les âmes sales des courtisans chamarrés affolés par ton audace d’homme libre. Adieu, Brutus ! Tu es mort, un chapelet tressé dans tes doigts, sans haine et sans colère comme un héros paisible. Il s’est trouvé des soldats pour t’abattre. Ils t’ont couché dans l’herbe du fort et ils ont basculé ton corps dans une fosse, sous la pluie fine de l’aurore… et ils ont cru, les déments, que ta mémoire piétinée, ton souvenir effacé par décret, se tairait à jamais la voix d’un homme. Alors que ta mort tranquille nous rendait un dernier service… Regarde-nous mon colonel du haut du paradis des croyants… tu as maintenant dix mille fidèles que ton martyr d’officier a rendu à la lumière ; qui jurent devant Dieu de faire éclater nos chaînes, et de révéler ton image un jour au soleil d’été… Des milliers d’hommes aux yeux fiers défileront d’un même pas, guidés par les clairons de la postérité, et d’un seul geste, au commandement, croiseront le regard de ton effigie à jamais sanctifiée par les hommes. Dors maintenant, mon colonel, tu es entré dans la paix… Que ton sang retombe sur les têtes des Pilate et des Judas qui poursuivent leurs vies d’insectes au prix d’un forfait si grand… Et que nos larmes brûlantes de douleur et de colère fassent jaillir de la terre grasse d’Europe et d’Afrique la race nouvelle d’Occident… Merci pour tout, mon colonel, d’avoir vécu en français et d’être mort en officier. Car le moment est venu où, après un tel exemple, tu vas nous obliger à vaincre. »
Le lyrisme final ferait presque sourire si la suite n’était pas tragique : un peu plus d’un mois après l’exécution du lieutenant-colonel Bastien-Thiry, Jean de Brem était abattu puis égorgé comme un mouton, par la police française (4). In memoriam. Semper fidelis.
Eric de Verdelhan
1) Le 5 juillet, à Oran, 700 personnes seront massacrées ou enlevées par des Algériens. Le général Katz refusera que l’armée française vienne à leur secours.
2) Les historiens estiment à 150.000 le nombre de Harkis (et leurs familles) massacrés, souvent après des supplices atroces, par les égorgeurs du FLN, dans l’indifférence de la France.
3) Les conjurés en fuite étaient Serge Bernier, Louis de Condé, Gyula Sári, Lajos Marton, Jean-Pierre Naudin, et Georges Watin.
4) La police n’a fait que son devoir en tirant sur un homme qui avait ouvert le feu sur l’un des siens. Jean de Brem savait ce qu’il encourait, mais l’égorgement est aussi barbare qu’inexcusable : honte au pouvoir gaulliste qui a couvert de tels agissements !
Date de dernière mise à jour : 22/08/2026
