
Vous qui n’êtes pas français mais avez le français comme langue, conservez la comme un de vos biens précieux. Elle n’était pas la langue de vos ancêtres, pas plus qu’elle ne l’était des miens. Elle nous est commune. Pourtant je n’ai aucun étranger dans ma famille, aussi loin que je puisse remonter dans mon arbre généalogique. Les ancêtres de ma famille n’ont été français que sous Louis XIV et sous Louis XV par rattachement de leur terre à la France. Ils n’ont jamais demandé à le devenir et les langues qu’ils parlaient, et que leur descendance parla longtemps, étaient latines, certes, mais ce n’était pas le français. Ils l’ignoraient ou ne le pratiquaient pas au quotidien. Ce n’est que progressivement que le français est devenu leur langue, leur propriété, comme il l’est pour d’autres dans l’immensité géographique française et dans le monde. À vrai dire, le service militaire, l’Instruction Publique et la Première Guerre mondiale ont joué un rôle essentiel dans cette unification. Mon cas n’est pas unique. Je l’ai donc reçu en héritage, grâce à un clin d’œil de l’histoire – exactement comme vous – alors que son nom ne correspondait à rien à quoi mes ancêtres pouvaient génétiquement et culturellement se référer. Comme pour vous aussi…
Ni vous ni moi n’avons cependant à déplorer son nom ou pire à la rejeter pour de surprenantes et mesquines raisons politiques. En la repoussant ce n’est pas la France que l’on sanctionne, c’est un universalisme et un vecteur d’émancipation.
Ce nom vient d’une confédération de tribus germaniques qui envahirent une petite partie de la Gaule romanisée. Ils prétendaient tirer leur origine du royaume mythique de Sycambria situé dans les marais de la Pannonie balkanique avant de s’établir sur le Rhin. Ils n’étaient pas nombreux mais leur esprit guerrier les conduisit à la victoire et ils donnèrent Clovis, comme premier roi d’une longue lignée. Vous vous souvenez sans doute de Rémi, l’évêque de Reims, lui disant : « Courbe la tête, fier Sicambre, adore ce que tu as brûlé et brûle ce que tu as adoré ». Précisément, s’ils eurent le pouvoir, ils fléchirent devant l’organisation gallo-romaine et la religion catholique. Ils finirent par se fondre dans la population du Nord et de l’Est du pays auquel ils allaient donner leur nom. France, ce nom vient donc d’une minorité d’individus, dans lesquels les Français auraient évidemment bien de la peine à se reconnaître, tout comme vous évidemment. Ainsi notre nationalité reflète un infime épisode historique et le nom de France le fruit d’un hasard guerrier que nul depuis des siècles n’a cherché à contester.
Majoritairement les Français pensent plutôt descendre des Gaulois, ces Celtes qui avaient fusionné avec les conquérants romains tout comme les Italiens du nord de la péninsule ou encore les Bavarois ces voisins, eux germanisés, de l’immédiat outre-Rhin. Certains disent même que les Anglais seraient eux-aussi partiellement des Gaulois ; après tout pourquoi pas… Bref, là encore quelques bizarreries historiques qui ont fait que la Gaule ne s’est plus appelée la Gaule, alors qu’elle semblait plus légitime à maintenir son nom pour définir le territoire que les Gaulois occupaient en nombre. Le français ne s’appelle donc pas le gaulois, et la langue gauloise a disparu. Son métissage avec le latin a donné ce qui ne s’est jamais appelé le gallo-romain, mais après éviction de la plupart du vocabulaire celte au profit de mots latins modifiés, le français. Curieux, non ? C’est vrai quelques très rares mots d’origine franque pourraient être trouvés par les spécialistes en linguistique, mais bien davantage pourraient être découverts ceux d’origine italienne, ibérique ou arabe et même quelques uns revenus dans le français après un passage déformant chez les Anglais. Ces peuplades d’outre-Manche ont fini par annihiler leur élite francophone, tout en conservant une part de son vocabulaire, mais en le prononçant mal. Ils cherchent aujourd’hui par prétention, avec leurs frères étatsuniens, à imposer leur pataouète à toute la planète.
En conséquence nous pouvons être français sans descendre des Francs. Nous pouvons aimer la France non pas parce que nous sommes les descendants de ces petites tribus franques, mais parce qu’elle est le formidable résultat d’une longue histoire et qu’elle est surtout une civilisation offerte au monde. Nous pouvons parler français, non pas seulement parce que nous sommes français, mais parce qu’à un moment, comme pour la plupart des Français, cette langue est devenue celle de nombreuses familles dans le monde. Elle n’appartient pas aux Français ; l’imaginer serait ridicule. Elle est universelle parce que née incidemment, elle a fini par rayonner de toutes les acceptations que sa dimension présente a nécessitées.
Cette langue reçoit aujourd’hui des apports venus de son usage de tous les pays qui l’ont reconnue comme langue nationale et se la sont appropriée. Il y a bien là une preuve que nulle collectivité n’en est propriétaire. Elle habille plusieurs centaines de millions de personnes sur tous les continents beaucoup mieux que des vêtements, tout en continuant à porter le nom d’une petite tribu ayant migré du fin fond de l’Europe orientale. Se référer à elle n’est donc pas vouloir faire allusion à cette lointaine tribu provenant d’on ne sait où précisément, ni à un pays qui l’a eu en premier comme langue vernaculaire, mais plutôt à une universalité porteuse de pensées, de cultures diverses et surtout d’un état d’esprit. En tant que telle, elle doit être respectée. La pratiquer, en retour, devient la confirmation de l’appartenance à cette universalité.
Un pays entièrement dé-barbarisé, puis civilisé, rassemblé et construit par la France qui en avait fait son prolongement en le transformant en trois départements, voit sa caste dictatoriale, minoritaire, menteuse et corrompue, chercher à rejeter sa francité fondatrice. Elle a décidé que le peuple ne devait plus parler la langue française.
Vouloir s’en défaire deviendrait, en quelque sorte, consentir à se dénuder et à se transformer en un étranger à soi-même, à sa propre histoire et à un ensemble philosophique et culturel, sans pour autant être accepté avec gratitude dans un nouvel univers. Ce ne serait pas, de toute évidence, récuser la France qui a simplement été la première à reconnaître cet idiome et à le faire sien. Ce serait repousser un universalisme auquel chacun a participé pour devenir un État marginal dédaigné dans un ensemble inévitablement américanophone. Ce serait réfuter l’évidence des objectifs mortifères et les prétentions impérialistes d’un pays violent, mais incontestablement voué à un déclin accéléré. Ce serait accepter un formatage de plus en plus agressif des individus. Ce serait perdre toute la force subtile du français, son élégance et sa précision pour plonger dans la vulgarité et la soumission intellectuelle. Ce serait accepter l’impérialisme washingtonien qui a fait de la langue anglo-saxonne avec le dollar un de ses deux vecteurs d’écrasement des identités et de propagation de l’American way of life ; en somme de toutes les tares et les vices d’une société communautarisée, raciste, xénophobe, inculte et violente, dominée par une caste n’ayant d’autre référence que le dollar et le culte de sa prétendue supériorité. Ce serait, en vérité, admettre de devenir un État-sujet des États-Unis. De toute évidence ce type de démarche ne pourrait s’inscrire que dans une régression culturelle et s’avérer une rupture avec un passé, ses Anciens, ses archives, ses bibliothèques, ses artistes autant qu’avec ses intellectuels, mais aussi son environnement francophone. Ce serait véritablement chercher à nier la vigueur francophone d’une élite et désemparer des jeunes générations désormais incapables de dialoguer, de se référer à un héritage, aux grands-parents, à une culture et finalement vouloir ne plus apporter sa contribution à un véritable ensemble fraternel et civilisationnel. Ce serait sombrer dans un néant propice à la subordination.
Je plains donc aussi ces bobos déclino-compatibles et ces eurocrétins ou américano-béats, oublieux de la gloire de leurs parents (mais savent-ils ce que ce mot signifie ?) qui polluent ce témoignage collectif de haute civilisation avec des mots inadaptés venus de la langue étatsunienne. En substance provenant d’une culture basique promouvant l’idée de mondialisation, d’abaissement intellectuel, de mépris du peuple et d’alignement absolu sur le monde anglo-saxon ou plus justement sur les États-Unis d’Amérique et la finance prédatrice. Ils relèvent, sans l’admettre, du même mouvement d’hostilité au français qu’un État voulant nier son histoire en repoussant la francophonie.
Je plains ces politiques ne réalisant pas qu’ils se dénaturent, sans pouvoir devenir autre chose que des apatrides, des déracinés, sans plus de langue comme attestation de lignée et d’appartenance héritée ou choisie. Renoncer à sa langue pour tenter d’en adopter une autre, c’est se priver d’une sève culturelle, sans pour autant pouvoir s’alimenter à un autre terreau. Par relais, ces personnages mettent en oeuvre une ingénierie sociale déstructurante et une manipulation mentale parfaitement décrite par Noam Chomsky, qui, si nous les laissons poursuivre leur délire, nous plongeront dans ce même néant ouvert devant cet État en perdition rejetant notre langue commune pour de stupides raisons d’assimilation étroite de la langue française à la France. Par leur bêtise, de jeunes Français en arrivent à dire que « l’apprentissage de l’anglais (l’étatsunien) est une nécessité ». Pauvres personnes irréfléchies, endoctrinées et incultes, ignorant la réalité brutale du monde et leur propre passé. Ils s’avèrent les serviteurs inconscients de la barbarisation anglo-saxonne, en véhiculant l’idée de supériorité d’un univers fondamentalement étranger et hostile.
Ils serait sans doute temps de leur enseigner avec l’histoire, la langue, expression d’une civilisation, et la vérité géopolitique.
Cette vérité indique avec netteté l’inévitable effondrement du monde américanisé. Avec son écroulement les nations retrouveront leur rôle ainsi que l’humanisme porté par la langue française.
Henri ROURE
Cercle Patria
1 – Selon les publications du Cercle d’étude et de réflexion sur le monde francophone (CERMF), la population globale du monde francophone a atteint 583,7 millions de locuteurs à la mi-2024 et dépasse la barre des 600 millions d’habitants d’après les estimations actualisées de son président Ilyes Zouari.
2- Le roi François Ier a imposé l’usage du français par l’ordonnance de Villers-Cotterêts en août 1539. Ce texte de loi a remplacé le latin par le français dans tous les actes de justice et de l’administration. Cette ordonnance est le plus ancien texte normatif encore en vigueur en France. Il est compréhensible qu’en 2023 ait été inaugurée dans cette ville la Cité internationale de la langue française.