Il y a quelques jours, le public a été invité à découvrir une grande gare flambant neuve à Saclay, dans l’Essonne. Elle sera desservie par la ligne de métro n° 18, qui reliera le pôle technologique de Saclay, Orly, Saint-Quentin-en-Yvelines et, à terme, Versailles-Chantiers. Au-delà de son utilité, la gare frappe par le nom retenu : la gare Christ de Saclay.

Sur le réseau social Reddit, certains s’interrogent. « C’est assez chouette [la gare] mais je trouve qu’associé à nom Christ ça fait très connoté catho. Je ne sais pas du tout si c’est volontaire », dit l’un. « Dites-moi si je suis dans le faux, mais je trouve ça un peu provocateur d'harceler (sic) tout ce qui n'est pas chrétien à coup de laïcité puis de nommer une immense gare contemporaine "le christ" alors qu'elle est située sur Saclay », dit un autre. En fait, la gare tire son nom de sa localisation, à proximité du « Christ de Saclay » qui désigne, depuis des siècles, le grand carrefour de six ou sept routes entre Jouy-en-Josas, Saint-Rémy-lès-Chevreuse, Palaiseau…
Blasphèmes et foudroiements
Carrefour ainsi nommé en raison de la « croix de chemin » installée là au XVIe siècle et comme la France en comptait tant jadis. Le Christ sculpté dans le bois a été victime de blasphèmes qui ne sont pas restées impunis. Le site de la mairie de Saclay relate qu’au XVIIIe siècle, un chasseur partant chasser (avec ou sans son chien, l’histoire ne le dit pas) menaça le Christ s’il rentrait bredouille. Au retour, bredouille en effet, il tira sur le crucifix, brisant un bras. Continuant son chemin vers les étangs, il y mourut foudroyé – alors qu’il n’y avait pas d’orage.
Le récit municipal s’arrête là. Pourtant sont signalés d’autres blasphèmes, et des punitions analogues. 1793. Un membre du tribunal révolutionnaire voit un de ses amis se signer devant le Christ de Saclay. Pour s’en moquer, il fait feu sur la sculpture. Puis il part, lui aussi, du côté des étangs… où il meurt foudroyé. Deux ans plus tard, un dénommé François Bouton menace le Christ de Saclay : « Si tu es encore là quand je repasserai, je te décrocherai. » Sans surprise, à son retour le crucifix est toujours là. François Bouton tire sur lui. Passant par les étangs… il y est foudroyé.
Un endroit cher à Péguy
Ça commençait à faire beaucoup et les révolutionnaires démontèrent le Christ de Saclay. On le retrouva un siècle plus tard dans les combles de l’église Saint-Germain de Saclay. Un procès-verbal en témoigne : la statue était criblée de plombs. Elle fut installée dans l’église. En 1952, un particulier commanda un nouveau crucifix pour le carrefour. C’était peu de temps après qu’on avait démoli une vieille auberge sise là, l’Auberge du Christ. L’écrivain Henri Pourrat évoque cette auberge, ce carrefour et la « légende » du chasseur foudroyé dans un article de 1949. « Il faut faire attention aux légendes, rappelle-t-il : le peuple y a donné corps à sa pensée profonde »…
Dans cet article, Pourrat mentionne aussi longuement Péguy. Et pour cause : le poète et penseur vécut cinq ans non loin de là, à Lozère. Mais quand l’écrivain auvergnat parle du Christ de Saclay que Péguy « avait pu saluer, au passage », il extrapole puisqu’au tournant du XXe siècle, le crucifix n’y était plus. Cependant, Péguy aimait à passer par ce carrefour au cours de ses longues marches méditatives. Son fils Marcel Péguy parlera de « ces plaines voisines de Lozère, où nous allions tous les deux, presque chaque soir, marcher deux ou trois heures en silence, vers l’étang et le Christ de Saclay ».
À notre époque qui combine laïcité rageuse et timidité face à l’islam, par quel miracle la nouvelle gare s’est-elle retrouvée dénommée « Gare Christ de Saclay » ? Un coin d’Île-de-France retrouve de sa mémoire séculaire et chrétienne. Chargé d’histoire, le toponyme va revivre au rythme des déplacements des Franciliens. En passant par là, les mécréants feront bien de tourner leur langue sept fois dans leur bouche. Qui peut dire où commencent et s'arrêtent les légendes ?
Samuel Martin