Il est des affaires que le pouvoir aimerait voir disparaître dans les oubliettes de l’actualité. Le temps passe, les polémiques s’épuisent, d’autres scandales occupent les écrans et l’opinion finit par oublier. L’affaire McKinsey semblait promise à ce destin. Elle vient pourtant de ressurgir avec fracas. Et avec un chiffre : 65,2 millions d’euros.

Le 4 septembre, le Parquet national financier a annoncé avoir obtenu de la justice belge la saisie conservatoire de 65 244 757 euros appartenant à McKinsey, dans le cadre de l’enquête ouverte en 2022 pour blanchiment aggravé de fraude fiscale. Cette somme représenterait, selon l’évaluation du PNF, 96 % du préjudice fiscal estimé. La mesure demeure conservatoire : McKinsey n’est pas condamné et conteste toute faute. L’enquête se poursuit.
Mais, politiquement, cette saisie réveille un dossier qui raconte beaucoup des années Macron.
Car McKinsey n’est pas seulement le nom d’un prestigieux cabinet américain de conseil. Il est devenu, au fil du premier quinquennat, le symbole d’une certaine conception de l’État : un État qui, alors même qu’il dispose de centaines de milliers de fonctionnaires, de grands corps, d’inspections générales et d’administrations spécialisées, va chercher auprès de cabinets privés des compétences qu’il possède théoriquement déjà…pour des services qu’il rémunère donc deux fois !
C’est précisément ce qu’avait mis au jour, en 2022, la commission d’enquête du Sénat sur l’influence des cabinets de conseil. Son rapport parlait d’un phénomène « tentaculaire » et constatait le recours croissant aux consultants privés dans la conduite des politiques publiques depuis 2017.
Et voici que surgissait une situation pour le moins dérangeante : McKinsey, qui travaillait pour l’État français, n’avait, selon les constatations de la commission sénatoriale, payé aucun impôt sur les sociétés en France pendant au moins dix ans.
Les sénateurs avaient décrit le mécanisme : les entités françaises versaient à la société mère américaine des « prix de transfert » correspondant notamment à diverses dépenses mutualisées. Ces charges contribuaient à ramener leur résultat fiscal français à zéro ou dans le négatif. La commission qualifiait le dispositif d’« exemple caricatural d’optimisation fiscale ».
La justice devra désormais déterminer si l’on se trouvait seulement dans le domaine de l’optimisation ou si des infractions ont été commises. C’est précisément l’objet de l’enquête et il serait imprudent de rendre aujourd’hui le jugement que les magistrats n’ont pas encore rendu.
Mais le problème politique, lui, existe indépendamment de l’issue judiciaire.
Comment l’État français en est-il arrivé là ?
Comment un pays qui entretient l’une des administrations les plus importantes et les plus coûteuses d’Europe a-t-il pu devenir à ce point dépendant de consultants extérieurs pour concevoir ou accompagner certaines de ses politiques ?
On pourrait sourire de certaines prestations si elles n’étaient financées par le contribuable. La commission sénatoriale avait ainsi examiné une mission confiée à McKinsey concernant « l’évolution du métier d’enseignant ». Coût : près de 500 000 euros. Le Sénat concluait que la nécessité de recourir au cabinet n’était pas démontrée et que la valeur ajoutée du travail restait à établir.
Voilà peut-être l’aspect le plus révélateur du macronisme.
Emmanuel Macron était arrivé au pouvoir en 2017 en promettant de transformer la France par l’efficacité, la compétence, la modernité et les méthodes du monde de l’entreprise. L’ancien banquier d’affaires voulait bousculer les habitudes d’un État réputé trop lourd et trop bureaucratique.
Mais à force de vouloir gérer l’État comme une entreprise, on finit parfois par oublier que l’État n’est précisément pas une entreprise.
Un cabinet de conseil produit des recommandations pour son client. L’administration, elle, représente la permanence de l’État, la mémoire de ses politiques et, surtout, la responsabilité devant les citoyens. Lorsque la puissance publique externalise une partie de sa réflexion stratégique, la question n’est donc pas seulement comptable. Elle devient démocratique.
Qui pense la politique publique ? Qui la conçoit ? Qui en conserve l’expertise ? Et devant qui ceux qui participent à sa conception rendent-ils des comptes ?
L’affaire McKinsey avait d’ailleurs éclaté au pire moment pour Emmanuel Macron : en pleine campagne présidentielle de 2022. Elle avait nourri les accusations de ses adversaires sur la proximité du pouvoir avec les grands cabinets internationaux.
Depuis, le dossier judiciaire s’est complexifié. Il faut ici éviter les amalgames : la saisie des 65 millions concerne l’enquête fiscale visant McKinsey. D’autres procédures distinctes ont porté sur les conditions d’intervention de cabinets de conseil dans les campagnes présidentielles d’Emmanuel Macron de 2017 et 2022, notamment concernant les comptes de campagne et des soupçons de favoritisme. Des perquisitions ont eu lieu dans ce cadre, notamment au siège de McKinsey, au ministère de la Santé ainsi qu’aux sièges de Renaissance et de l’association de financement du parti.
Cela suffit amplement à poser une question politique : pourquoi McKinsey a-t-il occupé une telle place dans l’écosystème du pouvoir macronien ?
Et c’est là que les 65 millions saisis aujourd’hui prennent une dimension symbolique considérable.
Pendant des années, les Français ont entendu leurs gouvernements leur expliquer qu’il fallait réduire les déficits, rationaliser les dépenses, demander des efforts aux contribuables, réformer les retraites ou diminuer le coût de l’État. Dans le même temps, cet État payait des cabinets privés pour l’aider à se réformer, tandis que l’un des plus emblématiques d’entre eux était précisément interrogé sur sa contribution à l’impôt français.
Le paradoxe est saisissant.
Et l’affaire intervient alors qu’Emmanuel Macron approche désormais du terme de son second mandat. Le moment du bilan se rapproche. On jugera naturellement sa présidence sur la dette, l’économie, l’immigration, la sécurité, l’Europe, l’Ukraine ou la place de la France dans le monde.
Mais on pourra également la juger sur sa conception même du pouvoir.
Le macronisme voulait remplacer les vieilles idéologies par la compétence, les partis par les experts, la politique traditionnelle par le management et l’ancien monde par celui des « premiers de cordée ».
McKinsey en aura peut-être été l’un des symboles les plus parfaits.
Non parce qu’il serait démontré qu’un cabinet américain aurait gouverné la France à la place du gouvernement — caricature qui dispenserait de réfléchir — mais parce que cette affaire révèle une transformation plus profonde : celle d’un État qui, doutant progressivement de ses propres capacités, achète à l’extérieur une expertise qu’il devrait être capable de produire lui-même.
La justice dira ce qu’il en est des soupçons de fraude fiscale.
Mais le jugement politique, lui, appartient déjà aux Français.
Et ces 65 millions d’euros aujourd’hui gelés par la justice ont au moins un mérite : ils empêchent que l’affaire McKinsey soit enterrée avant que toutes les questions qu’elle pose aient obtenu leurs réponses.
Jean-Jacques Fifre