11 NOVEMBRE - Cette guerre que nous avons failli perdre
«… Nous savons bien que jamais une guerre ne s’est présentée pour nous sous des aspects plus heureux (…). Si nous avions l’âme belliqueuse, si nous n’étions pas profondément attachés à la cause de la civilisation et de la paix, si nous n’étions pas le peuple qui rêve toujours, non pas de répandre dans l’Europe la dévastation, mais d’y propager le bonheur, comment n’éprouverions-nous pas la puissante tentation de la guerre ? Si elle vient, nous la saluerons avec une immense espérance… »
(Citation du journal « Le Matin » du 2 août 1914)

Il y a quelques années, je me suis fait insulter pour avoir osé écrire que nous aurions pu perdre la Première Guerre mondiale, que les Allemands méritaient autant que nous de la gagner et que l’humiliation du traité de Versailles était grandement responsable de la suivante. C’est pourtant la vérité ; pourquoi le nier ? Dès le début de la guerre, la situation sur le terrain était favorable aux Allemands qui remportaient, dans la seconde moitié d’août 1914, une série de victoires : sur le front de l’Ouest en Lorraine (bataille de Morhange, le 20 août 1914), en Belgique (batailles des Ardennes, du 21 au 23 août, de Charleroi, du 21 au 23, et de Mons, le 23), et sur le front de l’Est (bataille de Tannenberg, du 26 au 29 août). Sur le plateau lorrain et dans les Vosges, l’Armée française reculait. Le 23 août elle arrivait péniblement à tenir ses positions face aux attaques allemandes (bataille de la Trouée de Charmes, du 24 au 26 août), mais toutes les unités – françaises et britanniques – qui s’étaient avancées en Belgique battaient en retraite à partir du soir du 23 août.
Une telle situation s’explique, en partie, par la disproportion des forces entre les Allemands et nous, mais aussi, parce que le fantassin français était totalement inadapté à la guerre moderne.
La France a volontairement oublié Charleroi, Rossignol et Morhange : trois défaites payées au prix de milliers de morts… pour rien ; nos fantassins serviront de chair à canon.
Le 22 août 1914, par une chaleur torride, des milliers de soldats tout juste mobilisés, épuisés par des jours de marche dans leur pantalon garance, vont connaître leur baptême du feu. Foudroyée par la puissante artillerie allemande, l’Armée française va vivre les heures les plus sanglantes de son histoire : 27.000 soldats sont tués dans la seule journée du 22 août (1). Nous aurons près de 100.000 morts au mois d’août. Août et septembre 1914, seront les mois les plus meurtriers de la Grande Guerre. Dans les Ardennes belges, ils tomberont comme des quilles sous les balles des mitrailleuses allemandes. Ces armes nouvelles n’ont pas cessé d’être perfectionnées au cours du XIXe siècle. Elles sont d’une efficacité redoutable et le fantassin français n’a souvent à leur opposer que sa baïonnette.
Des généraux incompétents lanceront les poilus dans des offensives aussi sanglantes qu’inutiles. Le général Pétain étaient l’un des rares à se soucier de la vie de ses hommes, les autres préféraient nier la supériorité de l’artillerie allemande. Le commandement français ne jure que par la doctrine de l’offensive à outrance, et il réagira de la même façon, hélas, sur tous les champs de bataille des Ardennes et de Lorraine. Dès lors qu’une opposition se manifeste, l’ordre est donné d’attaquer sur le champ. Les Français, dont les habitudes guerrières sont héritées de l’Empire, montent à l’assaut en ligne, en se tenant bien droits, dans leurs pantalons rouges, et se font faucher par les mitrailleuses allemandes ou déchiqueter par leurs obus. Ce sont des hécatombes à répétition.
Les combats meurtriers de Verdun (21 février – 19 décembre 1916) et du Chemin des Dames (16 avril – 24 octobre 1917) ont été moult fois racontés par les historiens. En revanche on a occulté Charleroi, Rossignol ou Morhange. Dans la mémoire collective, dans l’histoire officielle, le succès des batailles de la Marne (5 – 12 septembre 1914) a progressivement fait oublier l’échec cuisant de celle des frontières. Des milliers de jeunes Français envoyés à la mort pour gagner quelques mètres de terrain (souvent perdus le lendemain, voire le jour même).
Le 25 février 1916, quatre jours après le début de l’offensive allemande, le général Pétain est convoqué au Grand Quartier général à 8 heures du matin et se voit confier en urgence la défense de Verdun. Aussitôt, il réorganise la ligne de front sur les deux rives de la Meuse.
Les forts sont réarmés, l’aviation est mise à contribution pour renseigner sur les mouvements ennemis, et le flux logistique de la Voie Sacrée se met en branle depuis Bar-le-Duc.
Pétain instaure un système de relève régulière, la noria, qui va non seulement soulager les combattants, mais aussi les fédérer autour d’un enjeu partagé. Grâce à ce système, 73 divisions sur 95 prendront part à la bataille. L’avancée allemande est stoppée. Le général Pétain finit pourtant par être jugé trop défensif par Joffre. Le 19 avril, Castelnau l’avertit que le généralissime songe à le remplacer par Nivelle. Le 26 avril, il est nommé à la tête du groupe des Armées du centre: une promotion qui voile un désaveu. Mais l’Histoire n’en est pas à un retournement près. Un an plus tard, en mai 1917, c’est Pétain qui est appelé pour remplacer Nivelle à la tête des Armées françaises, après l’échec sanglant du Chemin des Dames. Par une politique d’économie de nos forces et de clémence, il résorbe la rébellion qui couve dans les troupes saignées à blanc et choisit avec pragmatisme d’attendre l’arrivée des Américains en Europe. Pressenti pour devenir généralissime des Armées alliées, il est coiffé par Foch en mars 1918, mais reste commandant en chef de l’Armée française.
Alors qu’il préparait l’invasion de l’Allemagne, l’armistice est signé, beaucoup trop tôt à son gré, le 11 novembre 1918. Compté parmi les pères de la victoire, Pétain sera fait maréchal de France.
J’ai un respect total pour nos poilus mais aussi pour les chefs, trop rares hélas, qui ont su épargner des vies humaines. Nous avons un devoir de mémoire envers eux.
N’oublions jamais cette grande boucherie où nous avons mobilisé 8,4 millions d’hommes. Ce conflit nous aura coûté 1,4 million de morts, 1,1 million de blessés, invalides permanents, 56.000 amputés et 65. 000 mutilés. Les Allemands y ont perdu 1,9 million de tués ; les Britanniques 870.000. Le total des pertes humaines de la Grande Guerre s’élève à 18,6 millions de morts (9,7 millions de militaires et 8,9 millions de civils). Cette guerre, les naïfs, les imbéciles et les pacifistes bêlants l’ont surnommé La Der des Ders en pensant qu’on ne verrait plus jamais ça. On connaît la suite et cette suite, moins mortelle pour les Français, aura coûté presque 60 millions de morts.
Éric de Verdelhan
1) soit autant de morts en une seule journée que durant toute la guerre d’Algérie, du 1er novembre 1954 au 5 juillet 1962.