« Les cons, ça ose tout ; c’est même à ça qu’on les reconnaît ! » (Michel Audiard)

Michel Audiard avait raison : les cons osent tout, mais ils ont l’excuse d’être… des cons. De nos jours, les salauds, les traîtres, les lopes, les lâches aussi osent tout, mais ils n’ont aucune excuse car ils agissent pour salir, pour diffamer, pour insulter, pour blesser ou pour nuire.
Pourquoi ce coup de gueule ? Parce que je ne supporte plus ces réseaux asociaux, sites et blogs, où des salopards s’autorisent, sous couvert d’anonymat, à insulter ceux qui ne pensent pas comme eux. C’est un mal inhérent aux nouvelles technologies : des tas de gens, qui n’ont rien à dire (et qui n’ont même pas le courage de signer leurs écrits de leur nom !) distillent leur venin sur le Net ; c’est dégueulasse, mais c’est gratuit et sans risque. Ces gens-là sont les dignes héritiers de ceux qui dénonçaient anonymement les Juifs sous l’occupation ou de ceux qui tondaient les pauvres femmes soupçonnées de collaboration horizontale à la Libération. Depuis Judas au Jardin des Oliviers, nous savons que le salaud, le traître et l’ordure sont intemporels, mais avec le développement d’Internet, je dois dire qu’on atteint des sommets. On ne respecte plus rien ; tous les coups sont permis !
Par liberté d’esprit (ou par goût de la provocation ?) j’aime bien la polémique et les joutes verbales ou épistolaires mais à condition que l’on se batte à la loyale et à visage découvert. Les méthodes de corbeau me répugnent. Et puis, est-on obligé de donner dans l’insulte ou l’invective quand on ne partage pas l’avis de quelqu’un ? Passe encore quand les coups viennent de la gauche ou de l’extrême-gauche, mais pourquoi faut-il que des patriotes (ou prétendus tels) tirent dans les pattes d’autres patriotes ? Formé au concept barrésien du respect de la terre et des morts, je m’inquiète des dérives de notre société décadente. On se souvient qu’il y a quelques années la députée LFI Danielle Obono nous invitait à « manger (nos) morts ». Le cannibalisme nécrophage ne fait pourtant pas partie de notre culture ou de nos traditions. Chez nous, on respecte les morts. On ne tire pas sur une ambulance et encore moins sur un corbillard. La camarde efface les éventuelles rancœurs qu’on aurait pu avoir envers un adversaire ou un opposant. On respecte aussi la douleur de la famille ou des proches du défunt ; c’est la moindre des politesses entre gens… civilisés.
Hier, j’ai rendu un bref hommage au général Piquemal. Ses obsèques n’ont pas eu lieu que déjà les ordures se déchaînent sur la toile. Il est traité de faux Légionnaire, de cadre blanc (1). On lui reproche d’être peu décoré et on subodore même qu’il serait pleutre. On a le droit de critiquer l’homme mais on n’a pas le droit de salir, anonymement, et sans la moindre preuve, son honneur.
Je vais donc dire, ici, ce que je sais (et ce que tout le monde peut savoir : il suffit simplement de se renseigner !) de la carrière du général Piquemal. Précisons que je n’étais pas un de ses intimes. Nous nous sommes vus à deux ou trois reprises. En revanche, j’ai toujours lu avec intérêt ses éditos dans « Debout les Paras » durant ses années de présidence de l’Union Nationale des Parachutistes. C’était toujours pertinent, documenté, bien étayé et surtout fort bien écrit !
Christian Piquemal a intégré Saint-Cyr en 1960 et en est sorti sous-lieutenant en 1962. Après son année d’application à l’EAI (2), il a choisi de servir dans la Légion Étrangère. À cette époque la Légion attirait les Saint-Cyriens les mieux classés… Il fait son stage d’intégration au 1er REI (3) à Aubagne et, en 1964, il est muté à Mers-el-Kébir au 2e REP (4) : le voilà Légionnaire-parachutiste ; l’élite de la Légion. La guerre d’Algérie était terminée officiellement depuis le 19 mars 1962 (et en réalité depuis le 5 juillet 1962). Certains ironisent sur le fait qu’il n’a pas fait la guerre d’Algérie, et pour cause : elle était finie ! Peut-on lui en faire grief ? Il sert ensuite, toujours au 2e REP en Nouvelle-Calédonie, puis à Calvi, le nouveau port d’attache du régiment. Sportif accompli, il est chargé de l’entrainement sportif des Légionnaires. Il fera ensuite un passage sous le béret rouge des paras du 9e RCP puis, Ingénieur diplômé de « Supélec », il commencera, en 1969, une spécialisation en génie atomique à l’université de Paris-Jussieu et à l’École des applications militaires de l’énergie atomique.
Nommé chef-adjoint de la section des études techniques et radiologiques de la direction des centres d’expérimentations nucléaires, il est basé de 1978 à 1980 au centre d’expérimentation du Pacifique à Mururoa. Puis, retour chez les bérets verts : de 1985 à 1987, il commande le 3e REI.
Il intègre ensuite le cabinet militaire de trois premiers ministres : Michel Rocard (1989-1991), Édith Cresson (1991-1992) puis Pierre Bérégovoy (1992) ; de ce fait, ses détracteurs le soupçonnent de sympathies socialistes voire maçonniques. De 1994 à 1999, il est commandant en chef de la Légion Étrangère (COMLE). Il est promu au rang de général de Corps d’Armée en 1999.
Voilà, brièvement résumé, le parcours d’un homme qui, depuis sa sortie de Saint-Cyr, aura été chef de section, commandant de compagnie, chef de Corps d’un régiment de Légion puis, enfin, grand patron de la Légion Étrangère. Comment ose-t-on le traiter de faux Légionnaire ?
On lui reproche, comme si c’était une tare, d’être peu décoré. Faut-il rappeler que durant ses activités de légionnaire de terrain – de la fin de la guerre d’Algérie aux années 1970 – la France n’a connu qu’un seul théâtre d’opération extérieure (on ne parlait pas encore d’opex) : le soutien au régime de Tombalbaye, au Tchad, de 1969 à 1972, quand N’Djamena s’appelait encore Fort-Lamy.
Ensuite il y a eu Kolwezi où s’est illustré le 2e REP, puis le Liban, la Bosnie, l’Afghanistan, à nouveau le Tchad, le Mali, la République Centrafricaine, etc.
Peut-on reprocher au général Piquemal, qui était à la fois un intellectuel ET un grand sportif, de ne pas être Bergé, Bourgoin, Château-Jobert ou Bigeard ? C’est ridicule !
De 2004 à 2014, il a été président de l’Union Nationale des Parachutistes. Un président qui a su redonner du souffle à cette association. Dix années durant lesquelles il a tout donné.
Le 6 février 2016, il était interpellé à Calais lors d’une manifestation « contre les migrants et l’islamisation de l’Europe ». La réaction de ses pairs et/ou condisciples a été assez lamentable : dès le 8 février, la Fédération des Sociétés d’Anciens de la Légion Étrangère se désolidarisait de son action. Mais le général Bruno Dary lui exprimait son soutien total en sa qualité de président de l’Amicale des Anciens Légionnaires Parachutistes (AALP). Le général Didier Tauzin lui apportait aussi son soutien et le félicitait publiquement. À l’UNP, il était lâché par son successeur et une partie du comité directeur mais soutenu et applaudi par la base (dont j’étais, et je m’en flatte !).
Lors de sa comparution immédiate le 8 février 2016, l’audience a été repoussée au 12 mai du fait de son hospitalisation due à un malaise. La suite est connue : il a été relaxé le 26 mai 2016 par le tribunal correctionnel de Boulogne-sur-Mer, mais Jean-Yves Le Drian a demandé qu’il soit exclu de la 2e Section et sévèrement sanctionné. Le 23 août 2016, le ministère de la Défense publiait un décret, signé par François Hollande, le radiant des cadres de l’Armée. Cela signifiait que, bien qu’il conserve son grade, le port de l’uniforme lui était désormais interdit, et il perdait sa carte d’identité militaire. Le 5 octobre 2016, il annonçait son attention de tenter un recours devant le Conseil d’État, et éventuellement devant la Cour Européenne des Droits de l’Homme. Le 22 septembre 2017, le recours était rejeté par le Conseil d’État. Notons au passage qu’à l’époque le Chef d’Etat-Major des Armées, le général Pierre de Villiers, n’a pas levé le petit doigt pour soutenir son collègue.
Alors, on peut penser ce qu’on veut du général Piquemal et de l’affaire de Calais : qu’il a été trop naïf ou trop impulsif ; que sa présence à Calais était un coup d’épée dans l’eau, une gaminerie, une foucade de sous-lieutenant. Il a eu le courage de tenter quelque chose, pour alerter l’opinion, et je suis convaincu que, si une vingtaine de généraux avait soutenu son action, le gouvernement aurait été obligé d’en tenir compte. Pour mémoire, nous avons en France, environ 400 généraux en activité (et cinq ou six fois plus en 2e Section). Et il s’en est trouvé UN, un seul, pour agir, et une petite dizaine pour le soutenir, parfois tièdement. Ceci méritait pourtant un minimum de respect !
Le général Piquemal savait ce qu’était le respect. J’en veux pour preuve la lettre qu’il écrivait pour annoncer au général Bob Caillaud, ancien de Diên-Biên-Phu et figure de légende des paras-Légion, que ce dernier avait été choisi pour porter la main du capitaine Danjou sur la Voie Sacrée lors de le cérémonie de Camerone, à Aubagne, le 30 avril 1995. Dans sa lettre (5), il disait ceci : « … Mon général, j’ai eu l’insigne honneur et l’incomparable chance de servir sous vos ordres quand vous commandiez brillamment le 2e REP.
Vous m’avez marqué à jamais par votre personnalité passionnée, votre sens des valeurs humaines, votre dynamisme communicatif. Vous avez laissé alors, sur le jeune lieutenant que j’étais, une empreinte indélébile. Je vous dois ce que je suis aujourd’hui et vous exprime respectueusement mon immense reconnaissance… J’éprouverai sans nul doute, ce 30 avril, une profonde émotion lorsque vous remonterez la Voie Sacrée devant tous les drapeaux de la Légion Étrangère réunis… ».
Chez cet homme, il n’y avait nulle flagornerie. Il savait ce qu’il devait à un homme qui fut un chef, un grand soldat et un de nos héros. Il avait pour lui de l’admiration et du respect.
Notre époque dégénérescente semble avoir oublié la définition même du mot respect qui vient du latin respectus, qui signifie égard, considération, dérivé de « respicere : regarder en arrière, derrière soi ». Le respect est un signe de civilisation, un gage de politesse.
En 435 avant J.-C., Socrate rappelait à ses disciples les règles de bienséance dans les réunions. Quatre siècles plus tard, Cicéron faisait l’éloge de la civilité dans son « Traité des devoirs » adressé à son fils Marcus. Le monde occidental d’alors était civilisé. Les coups bas diffusés anonymement sur les réseaux asociaux me laissent à penser que nous sommes retournés à la barbarie.
Éric de Verdelhan
1) Cadre non Légionnaire détaché auprès de la Légion Étrangère. Or le général Piquemal a choisi la Légion dès sa sortie de Coëtquidan.
2) EAI : Ecole d’Application de l’Infanterie
3) REI : Régiment Etranger d’Infanterie
4) REP : Régiment Etranger de Parachutistes. Depuis la dissolution du 1er REP le 30 avril 1961, le 2e REP est la seule unité de parachutistes de la Légion Étrangère.
5) Cette lettre m’a été communiquée par la fille du général Caillaud, que je remercie vivement.