« La dernière exécution dans l’actuel département de la Charente-Maritime (anciennement Charente-inférieure) a eu lieu en 1947, bien avant l’abolition officielle de la peine de mort, en 1981, dont la décision ne faisait pas l’unanimité… » (Mickaël Augeron (1)).

Je me suis toujours demandé pourquoi, en France, on était capable de donner à des salles de spectacle, des gymnases, des lycées, des places, des rues, des avenues ou des boulevards, le nom de personnages sulfureux, douteux, voire d’authentiques salopards ou de criminels avérés.
Quand je m’en ouvre à des amis, ils me répondent immanquablement qu’il s’agit souvent de gloires locales. Je ne parle pas, vous l’aurez compris, de ces municipalités communistes ou LFI qui mettent un point d’honneur (ou plutôt de déshonneur) à donner à leurs rues des noms de terroristes antifrançais, musulmans de préférence. Je pense plutôt à ces villages, bourgades et villes qui aiment s’inventer des grands hommes auxquels on confère parfois une célébrité totalement injustifiée.
L’histoire m’a appris qu’il faut se méfier du qualificatif, pourtant flatteur, de « bon docteur Untel ». On se souvient que le « bon docteur Marcel Petiot » franc-maçon, « médecin des pauvres » dans l’Yonne, futur « capitaine Valéry » (ou Valéri) dans la Résistance, était un criminel condamné à mort, à la Libération, pour 24 meurtres (lui, en revendiquait 63 !) de Juifs, de résistants ou de truands dont il avait fait disparaître les corps en les brûlant dans deux énormes calorifères. On se souvient aussi du « bon docteur Albert Schweitzer » et de son hôpital de Lambaréné au Gabon. Humaniste, encensé par les intellectuels et la presse de son temps, avant qu’on ne s’aperçoive que le personnage n’était pas aussi angélique qu’on le disait : il aimait l’argent – ce qui n’est pas forcément un défaut – et aura fortement contribué à développer la franc-maçonnerie auprès des chefs d’États africains.
Aujourd’hui, je vais donc démystifier un autre « bon docteur », grand humaniste et lui aussi franc-maçon, Joseph-Ignace Guillotin, né à Saintes, en Charente-Maritime.
Guillotin étant une célébrité saintaise, il fallait bien que je m’intéresse à lui ! La légende (2) raconte que le 28 mai 1738, alors qu’elle se promène en ville, la jeune madame Guillotin, épouse d’un avocat local, enceinte et presque à terme, assiste fortuitement à l’exécution d’un criminel sur la roue. Ce spectacle – horrible – la choque terriblement et elle perd ses eaux. Elle a tout juste le temps de rentrer chez elle pour donner naissance à un petit Joseph-Ignace. Oublions la légende, qui est fausse, comme… le reste ! Élève brillant et doué, le jeune Joseph-Ignace Guillotin s’oriente vers la médecine et il devient, en 1780, professeur à la faculté de médecine de Paris. À cette époque pré-révolutionnaire, Voltaire et Rousseau instillent leur venin au sein de la bourgeoise athée et progressiste qui rêve d’abattre « le Trône et l’Autel ».
Outre sa profession de médecin, le docteur Guillotin s’imprègne de « l’esprit des lumières ». Il entre en Loge maçonnique, comme tous les beaux esprits de son temps, et se lance en politique. Il rédige plusieurs ouvrages et propose des réformes qui lui vaudront quelques ennuis avec la justice. Élu député du tiers-état, c’est lui, Joseph-Ignace Guillotin, qui, le 19 juin 1789, propose à ses collègues députés de se rassembler dans la fameuse salle du Jeu de Paume. Et c’est durant la même année 1789 qu’il va, bien involontairement, tracer le chemin qui fera se célébrité : le 10 octobre, il présente un projet de réforme du droit pénal qui tient en six articles. Le premier article stipule : « Les délits de même genre seront punis par les mêmes genres de peine, quels que soient le rang et l’état du coupable ». Son texte instaure l’égalitarisme devant la mort. Puis, dans sa lancée, il va prôner le choix de la décapitation comme seule méthode d’exécution capitale, sans se soucier des différentes classes sociales. Et il lance l’idée, très novatrice, d’une « mécanique qui puisse décapiter les criminels de façon foudroyante… ».
Le 1er décembre 1789, devant ses collègues, il relance son idée, ce qui provoque l’hilarité des députés. Joseph-Ignace Guillotin quitte la tribune mortifié. Ce n’est que le 3 juin 1791 que le principe d’égalité devant la peine de mort est voté par l’Assemblée nationale. L’article 3, nouvellement rédigé, dit que « tout condamné à mort aura la tête tranchée ». Et l’idée du « bon docteur Guillotin » est approuvée en son absence.
Il reste à savoir comment faire. Informé de la situation, le bourreau Sanson fait part de ses réticences : la « décollation » est de loin la méthode qui requiert le plus de précision, et, dans le cas d’exécutions multiples (3), « il faudrait ménager la fatigue de l’exécuteur ». Qu’à cela ne tienne : on va reprendre l’idée de Guillotin et imaginer une machine qui puisse pallier la fatigue du bourreau tout en respectant une « volonté de rapidité »: encore une belle leçon d’humanisme !
Ce n’est pas Joseph-Ignace Guillotin, mais un autre médecin, Antoine Louis, chirurgien du roi, formé à l’ingénierie et à la justice criminelle, qui, en s’inspirant de diverses machines déjà employées en Angleterre, en Ecosse et en Italie, va créer notre « rasoir national ». À la mi-avril 1792, la machine est fabriquée, sous la surveillance du bourreau de Paris, Charles-Henri Sanson, par un de ses amis, le facteur de clavecins Tobias Schmidt. Le 25 avril 1792, quelques jours après des essais sur des cadavres de moutons, l’instrument est utilisé pour la première fois en place de Grève sur Nicolas Pelletier, un voleur arrêté en possession d’assignats interdits. La machine sera d’abord baptisée « Louisette » ou « Petite Louison » en souvenir de son véritable père, le docteur Louis, mais ce dernier meurt le 20 mai suivant. On se rappelle alors que la première idée émanait du docteur Guillotin et l’engin devient « Guillotine ». Donc, l’histoire nous ment : Guillotin n’est pas l’inventeur de la guillotine. Autre légende totalement fausse : le « bon docteur Guillotin » n’est pas mort sur la guillotine mais il n’en est pas passé très loin. Incarcéré sous la Terreur – comme tant d’autres – il est libéré après le 10 Thermidor. Écœuré, il abandonne la politique pour se consacrer uniquement à la médecine. Médecin-chef de l’hôpital d’Arras, il se voit chargé du premier programme national de santé publique sous le Consulat. Il meurt à Paris le 26 mars 1814. Il avait 75 ans.
Dans la belle région d’Aunis-Saintonge, que j’ai la chance d’habiter, la machine faussement attribuée à Guillotin va fonctionner à plein régime : le 17 janvier 1794, par exemple, le bourreau Daviaud se flatte d’avoir guillotiné le député de Charente-inférieure Gustave Dechézeaux. En ces périodes tragiques, le mandat de député n’exigeait pas plus de compétence que de nos jours, mais il faut bien reconnaître qu’il était plus risqué ! Un mot de travers pouvait vous envoyer sur le « rasoir national » : 35 députés girondins ont été exécutés par le Tribunal révolutionnaire, notamment lors de la grande fournée du 31 octobre 1793. Des députés dantonistes, des modérés ou des robespierristes ont subi le même sort lors des épurations successives de la Convention nationale. Au total, sur les 749 députés élus en 1792 à la Convention, 96 sont morts de mort violente (il y a eu aussi, dans le lot, quelques suicides) durant cette période funeste pour notre pays. Je rappelle ce triste bilan pour les imbéciles – encore fort nombreux ! – qui idéalisent la Révolution.
Mais revenons en Aunis et Saintonge : dans le seul premier semestre 1794, place Colbert à Rochefort, 54 têtes seront tranchées par un bourreau particulièrement cruel nommé Ance (4). Le même sévira un peu plus tard en Bretagne : le 11 décembre 1794, il alignera 26 têtes, le même jour, le long de son échafaud à Brest. Un grand humaniste ! Et Dieu sait s’ils étaient nombreux à l’époque !
Ce rappel me parait nécessaire car certains historiens de la Révolution tentent de nous faire croire que la guillotine a surtout fonctionné à Paris et assez peu en province. Le dénommé Ance avait, semble-t-il, un certain goût pour le sadisme : le 13 juillet 1794, il a la joie immense de compter dans sa charrette un certain Toullec, un individu qu’il déteste. Il va donc volontairement trafiquer « sa » guillotine pour que la tête du condamné ne tombe qu’à la quatrième chute du couperet.
Quelques jours plus tard, le 30 juillet, après avoir supplicié une jeune et très belle aristocrate, Modeste-Emilie de Forsanz, il substitue le corps de la jeune fille avec l’aide du juge Palis et les deux salopards abusent du cadavre « encore chaud ». On raconte que le juge Palis convoitait cette jeune personne depuis longtemps. Il s’était même engagé à la sauver si elle se donnait à lui mais elle avait refusé avec dédain. Cette innocente jouvencelle, élevée dans la foi chrétienne (la « superstition ») et dans l’« obscurantisme » monarchique, n’avait, semble-t-il, rien compris à l’humanisme maçonnique.
Je dois vous avouer que, pour être franc, moi non plus je n’ai rien compris.
Eric de Verdelhan
1) Préface : « Les grandes affaires criminelles de Charente-Maritime », Editions de Borée ; 2008
2) « Histoire de Saintes » d’Alain Michaud. Editions Privat ; 1989
3) La Terreur va se charger d’accélérer le rythme et… la fatigue des bourreaux !
4) Dans certains écrits son nom est orthographié « Hanss ».