
Il y a quelque chose de plus inquiétant encore que la violence : l’habitude que nous en prenons. Il suffit parfois de regarder les faits qui se succèdent, sans les commenter, pour mesurer le phénomène.
Le 17 septembre, au tribunal judiciaire de Montbéliard, une trentaine de personnes envahissent la salle des pas perdus alors qu’un jeune homme de 18 ans doit comparaître pour trafic de stupéfiants. La tension monte pendant l’audience. Des insultes sont proférées. Un mur des toilettes est tagué d’insultes visant directement le procureur. Un homme de 19 ans est interpellé pour outrage. Le procès est finalement renvoyé. Le procureur évoque le tribunal comme un « sanctuaire de la République ».
Le 19 septembre, à Gièvres, dans le Loir-et-Cher, un tournoi de pétanque organisé par l’amicale des sapeurs-pompiers tourne à l’affrontement. Six membres de l’amicale sont blessés et conduits aux urgences. Trois ambulances interviennent. Une dizaine de gendarmes sont mobilisés. Les auteurs présumés ont quitté les lieux avant l’arrivée des forces de l’ordre et une enquête est ouverte. Les circonstances exactes de l’altercation doivent encore être établies.
Le même soir, à Saint-Pierre-des-Corps, près de Tours, une collision entre une moto et un véhicule de police provoque de violentes échauffourées. Les circonstances de l’accident font encore l’objet d’investigations. Le conducteur de la moto est grièvement blessé. Dans les heures qui suivent, des affrontements éclatent : tirs de mortiers, véhicules incendiés et violences contre les forces de l’ordre. Plusieurs policiers sont blessés et cinq personnes sont interpellées, selon les premiers éléments rapportés. Le maire et la famille du motard appellent au calme. Trois événements.
Trois villes.
Et, dans chacun d’eux, une confrontation avec ce qui représente ou protège la collectivité : la justice, les secours, la police.
Pris séparément, chacun peut être rangé dans la rubrique des faits divers.
C’est précisément ce qui mérite réflexion. Car une société peut finir par ne plus voir ce qu’elle voit. Une intrusion dans un tribunal devient une « tension ».
Des pompiers blessés pendant une manifestation sportive deviennent une « altercation ».
Des mortiers et des incendies après un accident deviennent des « violences urbaines ».
Puis vient le lendemain. Et un autre événement. Et un autre.
La question n’est donc pas seulement : combien y a-t-il de violences ?
Elle est aussi : à partir de quel moment une société commence-t-elle à considérer comme ordinaire ce qui devrait continuer à la surprendre ?
Le précédent algérien
Pour comprendre ce mécanisme, il faut revenir à une autre époque. Le 1er novembre 1954, le FLN déclenche l’insurrection algérienne. La France officielle parle encore d’« événements ». Mais la violence va rapidement s’étendre et prendre une dimension qui conduira progressivement à la guerre.
En 1955 et surtout en 1956, elle entre dans la vie quotidienne. Elle entre dans les cafés. Le 27 avril 1956, à Constantine, une grenade est lancée dans le bar Chazot. Une autre explose dans le café Pouvreau et fait neuf blessés. La même soirée est marquée par d’autres attaques.
Le 12 mai, toujours à Constantine, une grenade est lancée dans le café Macia. Dix-neuf personnes sont tuées dans la fusillade qui suit et plusieurs autres sont blessées. Le lendemain, une nouvelle fusillade éclate dans un climat de panique : six musulmans sont tués et onze personnes blessées.
La violence produit alors une deuxième violence : la peur, la suspicion, puis la vengeance.
Elle entre également dans les transports.
Le 5 octobre 1956, une bombe explose à la sortie de L’Arba, contre le car Alger-Tablat. Dix musulmans sont mortellement blessés.
Elle entre dans les rues.
Le 25 décembre 1956, Constantine connaît plusieurs attentats à la grenade. Un café est frappé, des passants sont touchés, puis une voiture de police est prise pour cible. Le même jour, à Alger, des hommes armés mitraillent les consommateurs d’un café : deux personnes sont tuées et cinq blessées, parmi lesquelles un enfant.
Et ce n’est pas une série d’événements isolés.
En juin 1956, sept attentats commis en une seule soirée à Alger font quatre morts et seize blessés. Plusieurs attaques visent directement des personnes attablées dans des cafés.
Le café, le bus, la rue : les lieux ordinaires de la vie deviennent des lieux où la mort peut surgir.
C’est cela, la banalisation.
Le citoyen ne sait plus exactement où la violence va frapper.
Dans un café. - Dans un autobus. - Dans une rue. - Devant une boutique.
Alors il modifie ses habitudes.
Il regarde autour de lui. - Il se méfie. - Il évite certains endroits. - Il entend une explosion et se demande qui est mort.
Puis il recommence à vivre. Jusqu’à l’explosion suivante.
La comparaison s’arrête où ? C’est ici qu’il faut être précis.
La France de 2026 n’est pas l’Algérie de 1954-1956.
Il n’existe pas, dans les événements que nous venons de décrire, l’équivalent démontré du FLN, organisation politico-militaire engagée dans une guerre d’indépendance. Les motivations, les organisations, les circonstances et la nature juridique des violences contemporaines doivent être établies au cas par cas.
Il serait donc historiquement faux de présenter Saint-Pierre-des-Corps, Gièvres ou Montbéliard comme les équivalents des attentats du FLN.
Mais cela ne signifie pas que le rapprochement historique est sans intérêt. Il permet de poser une question.
Que devient une société lorsqu’elle s’habitue à la violence ?
En 1956, la grenade dans un café était un événement extraordinaire, mais la multiplication des attentats finit par créer un environnement dans lequel chacun savait que cela pouvait arriver.
Aujourd’hui, nous ne sommes évidemment pas dans cette situation.
Mais que se passe-t-il lorsque l’on voit successivement des policiers attaqués, des véhicules incendiés, des pompiers agressés ou des tribunaux pris à partie ?
Le risque n’est pas nécessairement de basculer immédiatement dans une guerre.
Le risque peut être plus discret : que la frontière de l’inacceptable se déplace.
Hier, une attaque contre un représentant de l’État provoquait la stupeur.
Aujourd’hui, elle entre dans le flux quotidien de l’information.
Elle fait quelques minutes de télévision.
Quelques heures sur les réseaux sociaux.
Puis disparaît.
Une autre prend sa place.
Le problème des mots
Il faut ici se méfier des mots autant que des images.
« Jeunes. »
« Incidents. »
« Tensions. »
« Violences urbaines. »
Ces expressions peuvent être parfaitement légitimes lorsqu’elles décrivent exactement les faits.
Mais elles peuvent aussi avoir un effet paradoxal : mettre sur le même plan des situations qui n’ont pas la même gravité et faire disparaître progressivement la réalité concrète derrière une formule administrative.
Un mortier tiré contre les forces de l’ordre n’est pas une simple dispute. Une intrusion collective dans un tribunal n’est pas une simple manifestation d’humeur. Des pompiers blessés ne sont pas simplement confrontés à une « tension ».
Il faut nommer précisément les faits, avec leur qualification juridique lorsqu’elle est établie, sans exagérer — mais sans les édulcorer.
Car les mots sont aussi une manière de mesurer ce qu’une société accepte.
Ce que nous devons regarder.
Il ne s’agit donc pas de proclamer que la France est entrée dans une nouvelle guerre d’Algérie.
Elle ne l’est pas.
Il ne s’agit pas davantage de transformer chaque émeute en acte djihadiste. Ce serait confondre des phénomènes différents et affaiblirait l’analyse.
La question est plus simple. Et peut-être plus inquiétante.
Sommes-nous en train de nous habituer à une violence qui s’exerce de plus en plus ouvertement contre ceux qui représentent l’autorité, le secours et la justice ?
La police protège. Les pompiers secourent. La justice juge.
Lorsque ces trois institutions sont régulièrement confrontées à la violence, il faut regarder le phénomène avec attention.
Pas pour annoncer une guerre qui n’existe pas. Pas pour exagérer.
Mais pour ne pas commettre une autre erreur : attendre qu’une situation soit devenue extraordinaire pour admettre qu’elle s’était déjà dégradée depuis longtemps.
L’histoire de 1954-1956 ne nous dit pas que 2026 est une répétition de 1954.
Elle nous enseigne autre chose.
Une société peut s’habituer à la violence avant même d’avoir pris conscience qu’elle s’y est habituée.
Et c’est peut-être cela, aujourd’hui, qu’il faut regarder.
Raphaël Delpard