
Neuf mois après la présentation, le 8 décembre 2025, du rapport Unmasking the Muslim Brotherhood: Brotherism, Islamophobia and the EU au Parlement européen, le scandale continue. Coécrit par Florence Bergeaud-Blackler, anthropologue au CNRS, et Tommaso Virgili, spécialiste de l’islam politique, à la demande du groupe des Conservateurs et Réformistes européens (ECR), ce document avait documenté avec précision les millions d’euros de fonds publics européens versés à des organisations liées à la mouvance des Frères musulmans. À la fin septembre 2026, les mécanismes de contrôle restent insuffisants, les financements n’ont pas cessé et les mêmes structures continuent d’opérer à Bruxelles. Derrière ces réseaux se trouvent deux acteurs extérieurs déterminants : le Qatar et la Turquie.
On observe aussi une convergence tactique avec les idéologies progressiste et woke. Les fréristes reprennent le vocabulaire de l’intersectionnalité, de l’oppression et du décolonialisme pour se présenter comme des victimes de discriminations systémiques et, par conséquent, comme des alliés naturels des luttes progressistes. Cette alliance de circonstance, paradoxale au regard des positions conservatrices des Frères sur de nombreux sujets de société, est purement instrumentale.
Les chiffres qui donnent le vertige
Les montants mis en lumière par le rapport restent inchangés et n’ont pas été démentis :
Environ 23 millions d’euros pour l’ENAR (European Network Against Racism) entre 2007 et 2020. Cette structure, partenaire régulier de la Commission et de ses agences, a été dirigée pendant des années par Michaël Privot, ancien membre assermenté des Frères musulmans.
Plus de 40 millions d’euros pour Islamic Relief Worldwide et ses branches locales, malgré les liens documentés avec le Hamas et le Comité de la Zakat de Gaza, ainsi que des déclarations antisémites scandaleuses ayant conduit à la démission du conseil d’administration et à la fermeture de comptes bancaires.
Près de 290 000 euros pour le FEMYSO entre 2007 et 2019. En 2024, le ministère français de l’Intérieur l’a qualifié de « structure de formation pour les leaders à haut potentiel au sein du mouvement des Frères musulmans ».
Plus d’un million d’euros via Erasmus+ pour l’Union musulmane européenne, fondée par Andreas Abu Bakr Rieger, connu pour avoir loué l’Holocauste en 1993.
1,9 million d’euros pour le Forum Al Sharq, dont le fondateur Wadah Khanfar est décrit comme un ancien cadre du Hamas au Soudan et aurait célébré le massacre du 7 octobre 2023.
Ces chiffres, établis fin 2025, n’ont donné lieu à aucun gel généralisé ni à une révision systémique des procédures : le FEMYSO organise toujours des événements à Bruxelles. Le 21 septembre 2026, jour même de la rédaction de cet article, il tient sa « journée européenne d’action contre l’islamophobie », présentée comme cofinancée par l’Union européenne. Neuf mois après le rapport, la même organisation continue de bénéficier,selon ses propres communications, du soutien financier des institutions européennes.
Les liens de la Commission avec le Qatar et la Turquie
Le scandale Qatargate, éclaté fin 2022 et toujours en cours en 2026, a illustré la capacité de l’émirat à tenter d’influencer directement le Parlement européen. Des sommes importantes en liquide ont été saisies ; plusieurs eurodéputés et anciens responsables ont été mis en cause. En septembre 2026, le Parlement grec a levé l’immunité de Dimitris Avramopoulos, ancien commissaire européen à la Migration (2014-2019), dans le cadre de cette enquête.
Les relations entre le Qatar et la mouvance des Frères musulmans sont anciennes. Sur le plan financier, le Qatar a été le principal bailleur de fonds de la branche européenne des Frères musulmans pendant deux décennies. L’enquête Qatar Papers (2019) a révélé que Qatar Charity avait financé plus de 140 projets en Europe – mosquées, centres islamiques, écoles confessionnelles – pour plusieurs dizaines de millions d’euros, dont une part importante liée aux réseaux fréristes. En France, des sommes importantes ont été versées à des structures proches de Musulmans de France, au lycée Averroès de Lille (environ 3 millions d’euros) et à divers projets immobiliers à Lyon, Marseille ou Mulhouse.
Des rapports plus récents indiquent que le FEMYSO aurait reçu plus d’un million d’euros par an de financements qatariens depuis 2016, et que l’IESH (Institut européen des sciences humaines) a également bénéficié de dons importants depuis 2007.
Si le Qatar a longtemps tenu le rôle de bailleur de fonds principal, la Turquie d’Erdoğan, partenaire privilegié de l’UE et de l’Allemagne, s’est positionnée, depuis 2013, comme le soutien logistique et politique majeur de la confrérie.
Le rapport du ministère français de l’Intérieur décrit explicitement la Turquie comme l’épicentre moyen-oriental apportant un soutien logistique et financier à la branche européenne de la confrérie .
La Direction des affaires religieuses turque et ses relais européens renforcent cette présence. Des conférences de coordination des Frères musulmans européens se tiennent régulièrement à Istanbul depuis 2010. La Turquie utilise ainsi les réseaux islamistes comme un instrument d’influence, visant les communautés musulmanes européennes.
Une défaillance des systèmes de contrôle
Qatar et Turquie ne poursuivent pas exactement les mêmes objectifs, mais leurs actions convergent. Le premier apporte les financements, le second le refuge politique, la logistique et l’ancrage dans les diasporas. Ensemble, ils nourrissent un écosystème qui permet aux structures fréristes de se présenter comme des interlocuteurs légitimes auprès des institutions européennes tout en poursuivant un projet de transformation progressive des sociétés occidentales.
Cette double influence externe se combine avec les failles internes de l’Union : contrôles fragmentés, asymétrie de traitement des extrémismes et naïveté face au double langage. Tommaso Virgili résumait la situation par trois facteurs convergents. Premier : le « voile de déni » – les acteurs fréristes maîtrisent le langage institutionnel pour paraître parfaitement alignés sur les valeurs démocratiques. Deuxième : des mécanismes de surveillance dangereusement fragmentés, où une direction de la Commission peut signaler un problème pendant qu’une autre finance la même organisation. Troisième : un jugement politique défaillant. Les responsables européens refusent sans hésiter de subventionner des néonazis, mais traitent souvent les islamistes comme des alliés « modérés » contre la radicalisation.
Résultat : des organisations liées aux Frères musulmans continuent de recevoir de l’argent public européen tout en bénéficiant de soutiens qatariens et turcs.
Des réactions politiques restées sans effet
En octobre 2025, la France, l’Autriche et les Pays-Bas avaient transmis un non-papier au Conseil des affaires générales exigeant davantage de traçabilité, de contrôles a priori et a posteriori, et de chartes d’engagement aux valeurs européennes. Le 22 janvier 2026, l’Assemblée nationale française a adopté par 157 voix contre 101 une résolution non contraignante demandant l’inscription de la mouvance des Frères musulmans sur la liste européenne des organisations terroristes. Le texte soulignait qu’il s’agissait d’une menace idéologique globale contre les principes fondamentaux de l’Union. La gauche a voté contre en bloc ; le camp gouvernemental et le Rassemblement national ont soutenu.
La Commission de Bruxelles invoque le règlement financier de 2024, qui prévoit des motifs d’exclusion pour l’incitation à la discrimination, à la haine ou à la violence. Elle affirme pouvoir agir dès qu’elle dispose de preuves. Or les preuves s’accumulent depuis des années, et les financements continuent. En septembre 2026, le FEMYSO organisait encore des actions cofinancées par l’UE.
Que faire face aux dérives de la Commission de Bruxelles ?
Le constat est désormais clair : la Commission de Bruxelles continue de financer des organisations liées aux Frères musulmans, malgré les alertes répétées, les rapports documentés et les résolutions nationales. Voici les leviers concrets qui existent, classés par ordre de réalisme et d’efficacité.
Renforcer les contrôles financiers de manière contraignante
La Commission invoque le règlement financier de 2024, qui prévoit déjà des motifs d’exclusion pour les organisations incitant à la discrimination, à la haine ou à la violence, ou contredisant les valeurs du traité. Le problème n’est pas l’absence de texte, mais l’absence d’application rigoureuse.
Ce qu’il faut exiger :
Un mécanisme de vérification idéologique a priori des bénéficiaires, fondé sur des critères objectifs (liens documentés avec des mouvements islamistes, double langage, financement étranger opaque), et non sur l’auto-déclaration.
La traçabilité totale des fonds, y compris dans les schémas de gestion indirecte (Erasmus)
La publication annuelle d’une liste des bénéficiaires ayant des liens avérés ou sérieusement suspectés avec le frérisme, le Qatar ou la Turquie.
Des sanctions automatiques (remboursement des fonds et exclusion temporaire) en cas de manquement.
Ces mesures peuvent être imposées par le Conseil et le Parlement européen via des amendements aux règlements financiers et aux programmes pluriannuels.
Utiliser le levier des États membres
La Commission dépend des États membres pour le budget et pour de nombreuses décisions.
Actions possibles :
Multiplier les non-papiers et les initiatives conjointes (pour forcer le débat au Conseil.
Conditionner le soutien national à certains programmes européens à des garanties de contrôle.
Utiliser le droit d’initiative des États membres pour demander des audits spécifiques sur les financements alloués aux organisations liées à l’islam politique.
Inscrire systématiquement la question des financements fréristes à l’ordre du jour des Conseils Affaires générales et Justice et Affaires intérieures.
La résolution française du 22 janvier 2026, même non contraignante, a montré qu’un parlement national peut créer une pression politique.
Le groupe ECR a déjà joué un rôle utile en commandant le rapport de 2025. D’autres groupes peuvent s’y joindre.
Mais il faut être lucide : la Commission n’agira pas spontanément de manière radicale.
Une interdiction pure et simple de la confrérie au niveau européen est juridiquement complexe (elle n’est pas une organisation terroriste au sens strict dans la plupart des États membres). En revanche, couper les financements publics et restreindre l’accès aux institutions est parfaitement possible et déjà prévu par les textes.
Jean Lamolie