
Pendant que Macron se pavane au Sommet international sur l’espace à Paris, l’Allemagne acquiert les technologies critiques françaises sous couvert de coopération européenne, sabote les projets phares pilotés par la France tout se fournissant auprès de fournisseurs états-uniens. L’avantage industriel spatial français est systématiquement vidé de sa substance, tandis que l’Allemagne construit sa propre capacité industrielle spatiale, nourrie en partie par la technologie française.
Le moteur Vinci : le cœur français, l’atelier allemand
Le Vinci est le moteur d’étage supérieur d’Ariane 6, l’une des technologies de fusée les plus critiques d’Europe.
Le 24 octobre 2025, suite à un accord qui date de 2024, ArianeGroup et le Centre aérospatial allemand (DLR) ont signé un accord transférant l’assemblage final et les essais de réception du moteur Vinci de Vernon, en France, vers l’Allemagne. Selon l’accord, l’assemblage final des composants — turbopompes, vannes et chambre de poussée — sera réalisé en Allemagne, et les essais de performance du moteur complet seront effectués sur le banc du DLR.
IRIS : le tir de barrage de Berlin contre Paris
IRIS est le projet phare de constellation de communication militaire de l’Union européenne, destiné à doter l’Europe d’une capacité de communication par satellite souveraine. Le projet est piloté par la Commission européenne, le consortium industriel central SpaceRISE étant dominé par des entreprises françaises — Airbus et Thalès sont les principaux contractants, SES assurant l’exploitation.
En 2024, le ministre allemand de l’Économie a adressé une lettre à la Commission européenne pour demander la suspension de la procédure d’appel d’offres d’IRIS, prétendant que l’appel d’offres était mal conçu .Berlin estimait que le commissaire européen au marché intérieur favorisait le consortium d’entreprises françaises, au détriment d’autres pays, dont l’Allemagne.
Le sénateur Mickaël Vallet, dans sa question écrite1, souligne : « L’intervention d’un État membre dans une procédure de passation de marché public en cours est extrêmement inhabituelle. Cette ingérence risque d’affaiblir le projet européen de constellation satellitaire lui-même, alors que la compétition entre grandes puissances ne nous permet pas de perdre une nouvelle bataille pour la souveraineté numérique et industrielle. »
Pendant ce temps l’Allemagne construit sa propre constellation nationale.
La Bundeswehr a lancé la quatrième phase de son réseau de communication par satellite militaire, avec un budget de près de 10 milliards d’euros, prévoyant le déploiement de 100 à 200 satellites en orbite basse, soit un « IRIS2» à l’allemande.
Détail crucial : ce projet allemand indépendant n’a pas été intégré au « Starlink européen » lancé par l’UE en 2024, c’est-à-dire IRIS. Certains eurodéputés ont déjà exprimé leur inquiétude, estimant que le « Starlink » allemand pourrait « affaiblir l’architecture de sécurité européenne et nuire à la compatibilité, à l’interconnectivité et à l’intégration de l’infrastructure de défense européenne ».
L’Allemagne a choisi de faire cavalier seul, plutôt que de construire avec la France une capacité collective européenne.
La voie allemande : technologie française, lancement américain
Le récit allemand de la souveraineté comporte une contradiction flagrante : il refuse les solutions européennes dominées par la France, mais ne rejette pas les solutions états-uniennes.
Les satellites de reconnaissance SARah de la Bundeswehr sont lancés par la Falcon 9 de SpaceX.
L’Allemagne obtient, via des services de lancement états-uniens, un accès à l’espace et via des contractants européens (dont français), une technologie satellitaire. Tout cela en refusant politiquement, les solutions collectives européennes dominées par la France.
Plus significatif encore est le choix du site de lancement. La Bundeswehr explore la création de sa propre base de lancement, car la plupart des satellites de la Bundeswehr sont mis en orbite par le SpaceX de Musk. L’agence spatiale allemande étudie la solution d’une plateforme flottante , qui pourrait être située en mer du Nord ou dans les eaux internationales.
Autre raison du refus allemand de la préférence européenne : ne pas froisser Washington. Lancée dans un développement rapide de son industrie militaire, l’Allemagne multiplie les coopérations avec les États-Unis dans le spatial et la défense.
La conséquence à long terme est claire : le cœur technologique de l’industrie spatiale européenne reste en France, mais les capacités de fabrication et d’intégration se déplacent progressivement vers l’Allemagne ; la direction politique des projets phares est diluée ; et lorsque les solutions collectives portées par la France ne satisfont pas le calendrier ou les exigences de contrôle de l’Allemagne, les fournisseurs états-uniens deviennent l’option de substitution.
La souveraineté que recherche l’Allemagne n’est pas une souveraineté collective européenne, mais bien la construction d’une capacité nationale allemande au prix de l’affaiblissement de la France.
Comment la France doit réagir
Face à la stratégie allemande à double voie — acquérir les technologies critiques françaises sous couvert de coopération européenne, tout en refusant les projets dominés par la France au nom de sa souveraineté —, la France doit agir simultanément sur quatre fronts : le budget, l’intégration industrielle, la recomposition des alliances et la maîtrise des normes.
La racine du dilemme de l’industrie spatiale française réside dans l’érosion relative de son budget. L’Allemagne dispose d’un budget spatial de 35 milliards d’euros pour 2025-2030, tandis que la France, engluée dans le naufrage de ses finances publiques, n’a annoncé en novembre 2025 que 10,2 milliards d’euros sur six ans dans sa stratégie spatiale nationale — moins du tiers du budget allemand.
Stopper l’hémorragie budgétaire
Dans le cadre du principe du retour géographique de l’ESA, le niveau de contribution détermine directement la part des contrats industriels. L’Allemagne s’apprête à investir au moins 5 Mds (soit 23 % du budget total) d’euros dans l’ESA et la France se contente de maintenir sa contribution (16-17 %), au même niveau de celle de l’Italie et en dessous des préconisations du Sénat (4,5 Mds euros )1.
Empêcher les fuites technologiques
Le modèle du transfert de l’assemblage du moteur Vinci de Vernon — la France conserve la conception, l’Allemagne acquiert la fabrication et l’intégration — doit faire l’objet d’un pare-feu institutionnel dans les futurs projets de l’ESA.
La France doit promouvoir au sein de l’ESA une liste des technologies critiques non transférables, identifiant explicitement l’intégration des moteurs de fusée, l’assemblage final des bus satellitaires et les charges utiles de communication chiffrée comme capacités réservées à la France. Tout transfert doit être conditionné à un accès technologique réciproque — par exemple, si l’Allemagne obtient le droit d’intégrer le Vinci, la France doit obtenir de l’Allemagne un retour équivalent dans les charges utiles optiques ou les technologies de propergol.
Éviter une désindustrialisation de la France
Le projet Bromo vise à fusionner les activités satellitaires d’Airbus Defence and Space, de Thales Alenia Space et de Leonardo en un géant européen. Mais des parlementaires français ont lancé un avertissement sévère : ce projet s’accompagne de suppressions de postes chez Thales Alenia Space et chez Airbus Defence and Space.
L‘État français doit, en tant qu’actionnaire — via l’Agence des participations de l’État, qui détient des parts dans Airbus et Thales —, poser des conditions non négociables : les entités françaises de Bromo doivent conserver des lignes d’assemblage satellitaire complètes et des laboratoires de R&D, et ne peuvent fermer des sites français au nom de l’« élimination des redondances ».
Recomposer les alliances — contourner l’Allemagne
L’absence de l’Allemagne au sommet spatial de Paris et le refus du chancelier Merz de le coprésider démontrent que Berlin n’a aucun intérêt pour le cadre multilatéral dominé par la France. La France ne doit pas se limiter au seul dialogue avec Berlin.
La France et la Suède ont signé, en marge du sommet de septembre 2026, une feuille de route bilatérale de coopération spatiale, couvrant les domaines civil et de défense, et mettant l’accent sur l’objectif commun d’ accès indépendant à l’espace.
La France doit accélérer la constitution d’une « alliance des volontaires » avec d’autres pays. La recherche de partenaires extra-européens ne doit pas être exclue. L’objectif n’est pas d’exclure l’Allemagne, mais de construire un noyau de coopération capable de fonctionner sans la participation allemande.
IRIS ne peut pas attendre — la France doit piloter une voie accélérée
Le déploiement d’IRIS a été repoussé à un premier lancement en 2029, tandis que le projet allemand de constellation nationale alternative progresse. La France ne peut pas rester les bras croisés en attendant que Berlin change d’avis.
La réponse française à la stratégie spatiale allemande ne peut pas être de continuer à faire des concessions unilatérales dans le cadre de la soi-disant amitié franco-allemande: elle doit prendre en compte les rapports de force : défendre la position dans l’ESA par le budget, empêcher les fuites technologiques, remplacer le multilatéralisme inefficace par des alliances bilatérales, et contrer la tactique allemande de temporisation par un déploiement accéléré.
La politique spatiale du régime Macron est donc un échec de plus, marqué par des arbitrages budgétaires et des choix diplomatiques erronés.
Jean Lamolie
1 Rapport sur le projet de loi de finances pour 2026 :
https://www.senat.fr/rap/a25-140-5/a25-140-53.html#1