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L'interrogatoire de Missak Manouchian par la police française en 1943

Missak Manouchian, filé depuis plusieurs semaines, est arrêté avec Joseph Epstein le 16 novembre 1943 à 10h du matin, à quelques centaines de mètres de la gare d'Évry-Petit Bourg (Essonne), après avoir tenté de fuir et de tirer sur les policiers. Il est conduit à son domicile officiel, situé au 11 rue de Plaisance dans le XIVe arrondissement de Paris.

Les policiers découvrent aussi la clé du logement de Mélinée Manouchian, sa femme, où ils mettent la main sur de nombreux documents. Missak Manouchian explique la signification des papiers qu'il a sur lui, comme on peut le lire dans l'interrogatoire à retrouver ci-dessous. Dans la journée du 16 novembre 1943, Olga Bancic, Marcel Rajman et Josef Svec, eux aussi membres des Francs-tireurs et partisans – Main-d'œuvre immigré (FTP-MOI), sont arrêtés.

Les résistants du groupe FTP-MOI de Missak Manouchian — Theatrum Belli

Conduit à la préfecture de police de Paris, Missak Manouchian passe rapidement aux aveux, comme Joseph Davidovitch (ou Dawidowicz) avant lui, comme son chef Joseph Epstein (dit colonel Gilles) et comme l'immense majorité des résistants arrêtés. Les documents trouvés sur lui et chez Mélinée Manouchian sont d'autant plus confondants qu'ils sont complétés par les aveux de Joseph Davidovitch et par les filatures. Plusieurs policiers l'interrogent, prennent des notes et retranscrivent les propos de Missak Manouchian.

Le lendemain, les brigades spéciales de la préfecture de police décident d'arrêter l'ensemble des militants et combattants filés depuis plusieurs semaines, saisissant armes et documents compromettants. Plusieurs d'entre eux arrivent à prendre la fuite. Au total, il y a eu soixante-huit arrestations: vingt-et-une condamnations à mort avec exécution par les nazis au Mont-Valérien (Suresnes, Hauts-de-Seine), seize déportations à Auschwitz-Birkenau (actuelle Pologne) et trente-et-une autres dans les camps de concentration. Seuls quelques-uns survivront.

La retranscription de l'interrogatoire de Missak Manouchian présentée ici est conservée aux archives de la préfecture de police de Paris. Il en existe plusieurs copies, mais la version originale est dans le dossier Medzadourian [cote GB 138]. Elle est montrée sans commentaire ni explication dans l'exposition «Des étrangers dans la résistance en France», visible au Mémorial de la Shoah (IVe arrondissement de Paris) jusqu'au 20 octobre 2024

Les mentions «S.I.» et «S.N.I.» correspondent à de nouvelles auditions au fur et à mesure de l'interrogatoire. Des précisions et commentaires ont été ajoutés par nos soins [entre crochets, en italique] pour assurer la compréhension du propos si nécessai

Retranscription de l'interrogatoire

«L'an Mil neuf cent quarante-trois, le seize novembre.

Interrogatoire du nommé Missak Manouchian.

Faisons comparaître le nommé MANOUCHIAN Missak qui, interpellé, décline son état civil et répond comme suit à nos questions:

Je me nomme MANOUCHIAN Missak, né le 1er septembre 1906 à Adıyaman (Turquie), de Kevork et Kassian VARTOUHIE, décédés. Célibataire sans enfant.

Je suis de nationalité arménienne, de race aryenne.

Je suis titulaire de la carte d'identité d'étranger CC 991.071, délivrée par la préfecture de police et valable jusqu'au 19 août 1944.

Je suis tourneur de profession. Je suis sans travail depuis juillet 1943.

Je suis domicilié au 11 rue de Plaisance à Paris (XIVe).

Je sais lire et écrire le français couramment.

Jamais condamné.»

Sur les faits :

«Je suis arrivé en France en septembre 1924, venant de Beyrouth. Je me suis rendu à La Seyne [sur-Mer, dans le Var, ndlr], où j'ai travaillé au chantier naval pendant un an environ. Par la suite, je suis venu habiter Paris, 11 rue Fizeau (XVe). Jusqu'en 1929, j'ai travaillé dans différentes usines de la région parisienne.

Considéré comme omis, j'étais porteur d'un fascicule de mobilisation au dépôt de Guingamp (Côtes-du-Nord). Lors de la mobilisation, j'ai rejoint mon corps. J'ai été affecté au 48e régiment d'infanterie à Guingamp. Cinq mois après, j'ai été placé en affectation spéciale au titre des usines Gnome et Rhône, où j'ai travaillé jusqu'à l'exode.

Revenu d'exode, j'ai travaillé soit en usine, soit pour mon compte personnel, jusqu'en juillet 1943.

Je dois dire qu'avant les hostilités, j'étais secrétaire du Comité de secours pour l'Arménie, comité présidé par le Dr Kaldjian. J'ai occupé ce poste cinq à six mois, de août 1937 à début 1938.

Néanmoins, je suis resté membre de cette organisation jusqu'en 1939, date à laquelle sa dissolution a été prononcée.

Je n'ai jamais été membre du Parti communiste ni d'aucune organisation de cette obédience. Toutefois, mes sympathies étaient acquises à ma patrie, la République soviétique d'Arménie.

Au début de juillet 1943, j'ai reçu une lettre me fixant rendez-vous avec un individu nommé «JEAN» [non identifié]. Le signalement de cet individu était décrit dans la lettre; il devait tenir à la main le Pariser Zeitung [quotidien allemand publié en France sous l'occupation]; pour me faire reconnaître de lui, je devais l'aborder en lui demandant l'heure. Cet individu avait pour consigne de répondre en me donnant une heure de plus qu'il était en réalité.

Je connaissais l'expéditeur de la lettre qui avait signé son nom, mais j'ignorais totalement à ce moment-là pourquoi un tel rendez-vous m'était fixé. Néanmoins, je m'y suis rendu et effectivement, j'ai retrouvé le correspondant annoncé. Celui-ci m'a expliqué que, vu la situation actuelle, il existait une armée secrète placée sous les ordres d'un comité national, lequel recevait ses directives des dissidents. Il fallait, pour créer l'embiance [sic] dans le peuple et pour tendre à la libération de la France, aider cette armée secrète. Il m'a demandé d'en faire partie. Je lui ai répondu que je ne me sentais pas capable de commettre des actes de francs-tireurs. «JEAN» [certainement Arnold Leider, arrêté avec sa compagne Guta Rosenstein, le 16 dans la soirée] m'a alors dit que mon rôle consisterait dans une petite responsabilité qui ne m'obligerait pas à commettre de telles actions. J'ai demandé à réfléchir.

J'ai revu «JEAN» deux ou trois fois et j'ai finalement donné mon adhésion.

Il m'a alors mis en rapport avec une femme dont je n'ai jamais connu le pseudonyme, laquelle m'a présenté à «MICHEL» [Mihaly Grünsperger, en fuite, qui réussit à échapper à la police] en me disant qu'il était responsable militaire d'un détachement. Le rôle de responsable politique de ce détachement m'a été confié. Il s'agit du 1er détachement.

Au-dessus de moi, j'étais en liaison avec le responsable politique de secteur que je connais sous le pseudonyme de «ALBERT» [Joseph Davidovitch, déjà arrêté]. Ce dernier me remettait l'argent nécessaire pour payer les membres du détachement. Je recevais également de lui de la littérature et des communiqués. En principe, je remettais l'argent de [sic] je recevais d'«ALBERT» [Joseph Davidovitch] à «MICHEL» [Mihaly Grünsperger]. Il m'est arrivé quelquefois de payer personnellement des membres du détachement. C'est ainsi que j'ai connu quelques camarades répondant aux pseudonymes de «JEAN» [sans doute Arnold Leider], «ALBERT» [Joseph Clisci, mort le 2 juillet 1943 pendant une action], «ERNEST», et «FRANÇOIS» [pseudonymes non identifiés]. Je suis resté responsable politique de ce détachement jusqu'au mois d'août [le premier détachement des FTP-MOI, qui faisait des attentats à la grenade].

À cette époque, je suis passé responsable militaire à la direction.

J'avais comme liaison à l'échelon supérieur, «GIL» [Joseph Epstein, arrêté avec lui], responsable militaire interrégional des F.T.P français et, à mon échelon, le responsable politique et trésorier, «ALBERT», qui n'est autre que l'individu dont vous me représentez la photographie et que vous me dites s'appeler DAVIDOWITZ [sic].

D'autre part, j'étais en liaison avec les chefs de détachements: 1er détachement, «MICHEL» [Marcel Rajman, arrêté lui aussi le 16 novembre 1943]; 3e détachement, «SECUNDO» [Alfredo Terragni, qui réussit à ne pas être arrêté, il meurt au combat l'année suivante]; 4e détachement, «PIERRE» [Joseph Boczor, arrêté le lendemain, alors que les policiers le filaient depuis le mois de septembre].

J'avais également la liaison avec la responsable du service de renseignements que je connais sous le pseudonyme de «Monique» [Cristina Boïco, qui réussit à échapper à la police].

Je voyais plus rarement le responsable technique central qui répond au pseudonyme de «MICHEL» [Mihaly Grünsperger], ainsi que la femme de liaison d'«ALBERT», prénommée «LUCIENNE» [Anka Richtiger, en fuite, tuée dans un bombardement par la suite en 1944].

Je sais qu'il existe un service sanitaire. Je ne suis pas en liaison avec cet organisme qui était contrôlé par «ALBERT».

La femme qui était chargée de mes liaisons, répond au prénom de «MARIE» [certainement Ida Kiro, compagne de Joseph Boczor, arrêtée le lendemain alors qu'elle se rendait chez ce dernier et qui refuse de parler].

Je n'ai aucune autre liaison.

Mon rôle consistait à recevoir de l'échelon supérieur les objectifs à réaliser et à transmettre ces instructions aux responsables militaires des détachements pour exécution. D'autre part, je rendais compte par rapport à «GIL» [Joseph Epstein] des attentats qui avaient été réalisés. Je passais à «ALBERT» [Joseph Davidovitch] le même rapport qui était destiné aux responsables de la direction du «M.O.I.». De son côté, «ALBERT» me remettait pour ma documentation personnelle, de la littérature. C'est lui également qui me remettait mes appointements.

Je voyais «MONIQUE» [Cristina Boïco] du service de renseignement une fois par semaine. Au cours de ces rendez-vous, elle me remettait les objectifs repérés par le service. Je passais à ceux-ci [sic] aux détachements pour exécution et rendais compte par rapport de leur réalisation.

Quand «ALBERT» ne pouvait pas se rendre aux rendez-vous, et ce cas s'est produit très rarement, je voyais «LUCIENNE» [Anka Richtiger], sa liaison.

Je voyais très rarement «MICHEL» [Mihaly Grünsperger], le responsable technique central, je n'avais à faire à lui que lorsqu'il m'était signalé par un responsable militaire de détachement le mauvais fonctionnement d'une arme. C'est par ma copine de liaison «MARIE» [certainement Ida Kiro] que se fixaient les rendez-vous entre «MICHEL» le technique et le responsable militaire du détachement ayant une arme à réparer.

Je n'avais pas de liaison avec le service chargé de la confestion [sic] des fausses cartes d'identité. C'est «ALBERT» qui s'occupait de cette question.

Depuis le 2 novembre, date de la disparition d'«ALBERT», par l'intermédiaire de «LUCIENNE» [Anka Richtiger], j'ai pris contact avec «GILBERT» qui est pour moi un responsable à l'échelon supérieur [certainement Gino, un Italien].

Depuis cette date, j'ai vu cet homme deux fois.

D'autre part, tous les quinze jours, «ALBERT» [Joseph Davidovitch], «SECUNDO» [Alfredo Terragni] et moi, nous tenions des réunions dans des endroits différents. Au cours de ces réunions, nous discutions des évènements militaires, des besoins des détachements et de l'examen des objectifs à envisager. Ces réunions avaient lieu l'été dans les bois et l'hiver rue de Clisson, au n°58 je crois, chez une femme âgée de mes connaissances, qui se nomme Mme THOMASSIEN [Mme Der Thomassian, arrêtée le 22 novembre 1943]. J'avais connu la fille de cette personne au Comité de secours pour l'Arménie. J'affirme que THOMASSIEN ignore tout de notre activité; je ne lui ai jamais donné d'explication sur nos réunions et ne m'en a jamais demandé non plus. Généralement, lors de notre présence, cette femme en profitait pour faire des courses et n'assistait jamais à nos discussions.

Je voyais également le responsable des cadres q