Le littoral languedocien ravagé depuis 60 ans

Lancé en 1963, ce plan d'aménagement du territoire a profondément modifié et urbanisé les côtes du golfe du Lion. Aujourd'hui, les acteurs locaux peinent à adapter les infrastructures de ces stations balnéaires aux défis environnementaux.

Expert local à La Grande-Motte : trouvez des choses à faire à La Grande- Motte

24 octobre 1967, entre Saint-Cyprien (Pyrénées-Orientales) et La Grande-Motte (Hérault). En hélicoptère, le président Charles de Gaulle survole quelque 200 kilomètres le long de la côte languedocienne, afin d'apercevoir les six nouvelles stations balnéaires fraîchement créées sur une partie du littoral méditerranéen du golfe du Lion. «C'est un service rendu à l'humanité tout entière, qui a besoin de retrouver son repos», commente-t-il lors de l'excursion.

Les villes fraîchement sorties de terre qu'aperçoit alors le général de Gaulle ont été créées lors de la mise en place de la mission interministérielle d'aménagement touristique du littoral du Languedoc-Roussillon, aussi appelée «mission Racine» et créée en juin 1963.

L'objectif de ce plan –surnommé ainsi en référence à son président Pierre Racine, haut fonctionnaire– est de transformer l'économie du Languedoc-Roussillon, alors en proie à de multiples crises. Le secteur viticole connaît alors plusieurs épisodes de surproduction, tandis que la région se désindustrialise depuis le milieu du XIXe siècle.

«La mission débute durant les Trente Glorieuses, lorsque les Français accèdent aux vacances. Il est alors question d'organiser le développement touristique de la région et de favoriser un tourisme de masse, qui ne soit plus réservé aux plus riches», retrace Alexandre Brun, maître de conférences en géographie et urbanisme à l'université Paul-Valéry-Montpellier 3.

Active entre 1963 et 1983, la mission prévoit la création de six nouvelles unités touristiques, dont La Grande-Motte ou Saint-Cyprien. Les logements sont exigus, mais permettent d'accueillir de nombreux vacanciers: la capacité d'accueil des infrastructures grimpe en quelques années à 250.000 lits. Par ailleurs, la région Languedoc-Roussillon est relié au reste du pays par des infrastructures de transport, à l'instar de l'autoroute A9, construite dans les années 1960 et 1970. «C'est un projet gigantesque de plus de 200 kilomètres», résume Alexandre Brun.

Pollution et urbanisation massive

La mise en place d'un tel projet s'accompagne néanmoins de plusieurs déconvenues sociales et environnementales. «Avant la mission Racine, il existait des cabanons, disséminés sur le littoral, qui permettaient aux populations de Perpignan ou de Béziers d'avoir accès à la mer. C'était un tourisme populaire. Ces cabanes de plage ont rapidement été rasées», indique Renaud Bécot, maître de conférences en histoire contemporaine à Sciences Po Grenoble (UGA).

Outre les dégâts sociaux, la création de ces infrastructures provoque de multiples atteintes à l'environnement. Le littoral du Languedoc-Roussillon est une zone de lagunes et de dunes de sable instables et dont la géomorphologie évolue constamment. «C'est notamment pour cette raison que les populations ne se sont jamais directement installées sur les côtes, mais un peu plus loin», note Alexandre Brun.

Pour urbaniser un tel milieu, il a fallu profondément modifier l'environnement local. Des lagunes ont été asséchées pour permettre des constructions, tandis que l'on a cherché à stabiliser le trait de côte. Les bassins versants de la région ont également été modifiés, notamment par la création de barrages, ce qui empêche désormais le transport des sédiments vers la mer Méditerranée et favorise donc l'érosion. «Le plan Racine s'accompagne d'une démoustication, notamment par un assèchement des zones humides et l'utilisation de produits chimiques», ajoute Renaud Bécot.

Le mission prévoit tout de même l'établissement de zones protégées, pour éviter l'étalement urbain. «Quand on regarde ce qui existe aujourd'hui, on constate que les abords de ces zones ont été grignotés», nuance Renaud Bécot. Sur le littoral du département de l'Aude, le taux d'urbanisation est ainsi passé de 15% en 1963, à 36% en 1983 et à plus de 40% en 2003.

Pour Alexandre Brun, un tel décalage se justifie notamment par l'action de communes qui n'ont pas été correctement intégrées dans le plan. «Après la loi de décentralisation de 1983, les collectivités territoriales ont eu un plus fort contrôle sur leur urbanisme, précise le géographe et urbaniste. Or, certaines communes n'étaient pas incluses dans la mission Racine et ont voulu rattraper leur retard et se moderniser. Cela s'est fait de manière désordonnée et on a donc très vite eu une saturation en matière d'urbanisation.»

Un héritage difficile à affronter

Le territoire autour du golfe du Lion doit désormais se confronter à l'héritage de la mission Racine pour se tourner vers des activités plus durables. Signé par l'État, la Région Occitanie et la Caisse des dépôts et consignations, le plan Littoral 21 entend résoudre ces problèmes. Programme de dix ans qui s'étend jusqu'en 2027, il est doté d'investissements allant jusqu'à un milliard d'euros.

Le plan Littoral 21 doit permettre une modernisation des infrastructures et une meilleure gestion des risques côtiers. Parmi les multiples projets subventionnés, on retrouve par exemple la création d'une pépinière pour végétaliser des dunes ou la modernisation et l'agrandissement du port du Barcarès (Pyrénées-Orientales), qui accueillera 300 anneaux supplémentaires.

«La question est de savoir comment faire la mission Racine à l'envers, de réorganiser la région.»

Alexandre Brun, maître de conférences en géographie et urbanisme à l'université Paul-Valéry-Montpellier 3

La lutte contre l'érosion a souvent été gérée par l'installation de digues et de brise-lames artificiels, aux effets plus que mitigés. «Il y a eu, au XIXe comme au XXe siècle, l'idée de stabiliser la côte. Or, on constate qu'il existe des dynamiques naturelles que l'on ne peut pas contrecarrer», expose Renaud Bécot. Désormais, les actions promues par le plan Littoral 21 entendent revoir cette gestion artificielle du trait de côte. Comme le reconnaissent en effet la Région Occitanie et les services de l'État, «la gestion des risques littoraux telle qu'elle est pratiquée historiquement n'offre aucune perspective de développement à long terme».

«Il y a également une stratégie de recomposition du littoral à mettre en œuvre, avec l'idée de réorganiser le territoire en fonction de la vulnérabilité des zones et des activités, explique Alexandre Brun. La question est de savoir comment faire la mission Racine à l'envers, de réorganiser la région.» La réponse à cette question demeure difficile à trouver, tant le tourisme représente de forts enjeux économiques et sociaux. Le secteur pèse en effet 15,9 milliards d'euros dans toute la région Occitanie et représente 10,3% de son PIB.

L'attractivité du littoral demeure aujourd'hui soumise aux effets des saisons, comme le sont les stations de ski. «La part élevée des maisons secondaires a des conséquences sociales fortes car elle rend l'accès à la propriété privée difficile pour les personnes qui vivent sur le littoral à l'année», développe Renaud Bécot. Des villes tentent d'attirer des actifs à l'année en modernisant d'anciens logements exigus de vacanciers, à l'image de La Grande-Motte. Néanmoins, la tâche n'est pas aisée car les immeubles sont peu isolés thermiquement et phoniquement, car ils sont conçus pour des touristes passant la plupart de leur temps à l'extérieur.

Pour Alexandre Brun, le plan Littoral 21 est souvent perçu par les communes comme une manière de moderniser leurs infrastructures et de gagner en compétitivité. Le plan est ainsi «moins tourné vers le développement durable que sur le développement tout court», selon le chercheur montpelliérain. La diversification des activités économiques et la «dé-littoralisation» de l'économie semble, pour l'heure, un objectif lointain. «On fait face à un énorme chantier de 200 kilomètres, qui n'a pas totalement commencé et qui prendra trente ans», temporise Alexandre Brun.

Jules Brion

 

 

 

 

 

Date de dernière mise à jour : 28/03/2024

  • 5 votes. Moyenne 4.6 sur 5.
×