BÉRÉNICE LEVET - Le Courage de la dissidence : L'esprit français contre le wokisme

Où est passé l’esprit français ? Sa liberté, sa gaîté ? Le , avec son bras armé, la cancel culture, règne en maître partout. Chaque jour, nos élites communient davantage au discours ambiant diversitaire, décolonialiste, communautariste, victimaire et repentant. Allons-nous encore longtemps nous en laisser conter ? Le dernier livre de Bérénice Levet Le Courage de la dissidence, paru aux Éditions de l’Observatoire, sonne le rappel et la charge.

Ce n’est pas un livre de plus sur le  mais un livre qui pose la seule question qui vaille. Au nom de quoi ne voulons-nous pas vivre dans une  « convertie au wokime » ? La réponse est claire : au nom d’une civilisation « que nous ne convoquons plus mais qui existe toujours ». Retrouvons donc les trésors oubliés de cette civilisation « pour en faire des principes d’action ». C’est par « le génie français de l’incarnation » que nous vaincrons. Le génie, ce caractère propre et distinctif.

LE COURAGE DE LA DISSIDENCE

Car la  n’est ni une équation, ni une formule, ni une abstraction. Elle est enracinée dans un terreau riche. Il ne s’agit donc pas, pour sauver notre héritage, de déployer l’étendard des « valeurs républicaines » mais de donner, de nouveau, la  à aimer charnellement par le « pas de côté » de la pensée et de l’art. Et quoi de plus enraciné que le propos de ce livre, écrit par passion de transmettre ! Les exemples foisonnent, pris dans tous les domaines — histoire, philosophie, littérature, peinture, statuaire, musique, art des jardins. Montaigne et Poussin, Descartes et Voltaire, Benjamin Constant et Rameau, avec ses Indes galantes (longtemps l’indicatif d’une émission de radio), Braudel et sa Méditerranée, Debussy - La Cathédrale engloutie et le merveilleux Monsieur Croche - et Georges Duby, avec ses Dames du XIIe siècle, Proust et Merleau-Ponty : tous ces créateurs, convoqués ici, témoignent de l’irréductible singularité de leur génie. Chacun, à sa manière, irréductible à tout autre, proclame, en écho aux philosophes et aux historiens, que « notre royaume est de ce monde » : celui de la vérité, de la beauté, de la liberté du rire. Oui, la  est incarnée : elle a pour visage celui d’une femme, pour nom Marianne, et pour patronne Jeanne d’Arc. Et, à travers les siècles, s’entend toujours le rire de Voltaire.

Impossible de reprendre toutes les idées de la disciple d’Hannah Arendt, idées partagées par nombre de nos contemporains. Retenons-en deux : la citoyenneté et la laïcité. Loin des déterminismes réducteurs, la  est « cette belle audacieuse » qui rappelle à chacun sa liberté. Et l’auteur d’évoquer « la subtile dialectique de l’enracinement et de l’émancipation » : elle caractérise l’assimilation à la française qu’on appelle, aux échecs, « la marche du cavalier. » La citoyenneté, c’est l’entente française de la vie, loin de tout déterminisme comme de tout débordement. La laïcité ? Source d’étonnement pour les étrangers, c’est « le génie » français, bien vu par Nietzsche relevant cette contradiction de notre pays d’avoir « produit les types les plus accomplis de la chrétienté… et d’avoir, inversement, engendré les types les plus achevés de la libre pensée anti-chrétienne ». Quant à l’Histoire qui donne, en ce moment, bien du fil à retordre à nos historiens du « Wokistan », quoi de plus parlant que nos statues « couvrant la  d’un manteau de pierre » donnant à voir et à aimer notre histoire nationale à travers ses grands hommes et ses grandes femmes ? Ces statues que certains voudraient, faute de pouvoir les déboulonner, flanquer d’un « cartel pédagogique » - autrement dit : encarter !

Le titre du livre fait référence à la dissidence russe et, plus précisément, au discours de Harvard (1978) de Soljénitsyne : Le Déclin du courage. D’où cette question pressante. Les Français auront-ils le courage - « le cœur » - de résister ? Faut-il désespérer d’adultes amnésiques ? D’une jeunesse consentante à tout ? D’un peuple émietté ? La  est-elle destinée à être une « petite province satellite » de l’Amérique ? Notre langue est colonisée par le globish. L’école est menacée dans sa mission de transmettre et d’instruire. La réponse est politique, c’est-à-dire qu’elle nous engage tous.

La  ou « le génie de l’incarnation ». Ce livre donne envie de relire Descartes et Céline, Candide et Feuillets d’Hypnos. De réentendre Les Barricades mystérieuses. D’aller saluer les Reines de France et Femmes illustres du jardin du Luxembourg et de se promener à Versailles en connaissance de cause. Bérénice Levet a pleinement réussi son pari de transmettre et partager l’amour reçu dont elle vit. Nostalgie, dira-t-on. Mais la nostalgie est chose excellente lorsqu'elle fait « de nous, non pas des collaborateurs mais des résistants » !

Marie Hélène Vrdier

Date de dernière mise à jour : 03/03/2023

  • 10 votes. Moyenne 4.7 sur 5.
×