
Le 1er janvier est passé et, comme chaque année, la France s’est réveillée dans un décor désormais parfaitement connu. Mortiers d’artifice tirés en pleine rue, véhicules incendiés, quartiers entiers sous tension pendant plusieurs heures, forces de l’ordre mobilisées sans relâche pour empêcher que la situation ne dégénère totalement. Rien de tout cela n’a surpris qui que ce soit. Ni les autorités, ni les forces de l’ordre, ni les habitants. Tout était attendu, anticipé, intégré. Le réveillon n’est plus un moment de fête collective, mais une échéance sécuritaire inscrite au calendrier, avec son lot de violences ritualisées et de bilans minimisés.
Les pouvoirs publics savaient que la nuit serait difficile. Ils avaient d’ailleurs annoncé à l’avance un dispositif exceptionnel, avec près de 90 000 policiers et gendarmes mobilisés sur l’ensemble du territoire, dont 10 000 à Paris, comme l’a rappelé BFM-TV dans sa couverture de la nuit du Nouvel An.
https://www.bfmtv.com/police-justice/90-000-policiers-et-gendarmes-mobilises-pour-la-nuit-du-nouvel-an-dont-10-000-a-paris_AV-202512300225.html.
Cette mobilisation massive n’avait pas pour objectif de garantir une tranquillité normale, mais de contenir un désordre jugé inévitable. On ne cherchait plus à empêcher, mais à limiter. Cette nuance est essentielle, car elle dit tout de l’évolution du maintien de l’ordre en France.
Les premiers bilans de la nuit confirment cette banalisation du chaos. Plusieurs centaines de voitures ont été incendiées sur l’ensemble du territoire. À Strasbourg, près d’une centaine de véhicules ont brûlé selon un bilan relayé dès le matin par les Dernières Nouvelles d’Alsace.
Dans la métropole de Lyon, Le Progrès évoque environ 80 voitures incendiées :
https://www.leprogres.fr/faits-divers-justice/2026/01/01/nuit-de-la-saint-sylvestre-80-voitures-brulees-dans-la-metropole-de-lyon.
À Lille, Nantes, Rennes, en région parisienne, les mêmes scènes se sont répétées, avec des tirs de mortiers, des dégradations et des forces de l’ordre prises à partie. Partout, le même schéma se dessine. Un désordre prévisible, circonscrit à grand renfort de moyens, puis présenté au petit matin comme globalement maîtrisé.
Cette nuit du Nouvel An ne s’est pas déroulée dans un vide sécuritaire. Les autorités avaient explicitement anticipé des tensions supplémentaires liées au contexte sportif. Europe 1 rappelait avant le 31 décembre que le dispositif serait renforcé en raison du réveillon, mais aussi des risques de débordements liés à la Coupe d’Afrique des Nations.
https://www.europe1.fr/Police-Justice/entre-la-crainte-de-debordements-avec-la-can-et-le-reveillon-le-dispositif-de-securite-sera-important-en-france-pour-le-31-decembre-876952.
Le soir même, le match de l’Algérie a servi de catalyseur à des rassemblements dans plusieurs villes françaises. Le Journal du Dimanche a documenté des violences et des actes de vandalisme survenus après cette rencontre.
https://www.lejdd.fr/Societe/violences-et-vandalisme-dans-plusieurs-villes-de-france-apres-la-victoire-de-lalgerie-a-la-can-165412.
Il ne s’agit pas de dire que le football explique tout, mais de constater qu’il fournit, cette nuit-là, un prétexte immédiat à des attroupements qui basculent rapidement dans le désordre. Là encore, rien d’imprévu. Ce facteur de risque faisait partie intégrante de la nuit telle qu’elle avait été préparée par l’État.
Face à cette situation, la réponse publique est désormais connue. Saturation de l’espace urbain, déploiement massif d’effectifs, contrôles, dispersions, interventions rapides. Non pas pour restaurer un ordre commun, mais pour empêcher l’embrasement total. Le maintien de l’ordre est devenu une gestion du seuil critique. Jusqu’où ça peut aller sans que tout explose. Tant que la nuit se termine sans basculement généralisé, le pouvoir estime que le contrat est rempli. L’autorité n’est plus un cadre permanent, elle devient une performance temporaire, arrachée à coups de dispositifs exceptionnels devenus ordinaires.
Cette logique a un coût immense. Humain d’abord, avec des policiers et des gendarmes blessés, épuisés, mobilisés toute la nuit pour contenir des violences répétitives. Financier ensuite, avec des moyens considérables engloutis en quelques heures pour sécuriser, réparer, nettoyer, recommencer. Ce que les Français paient, ce n’est plus une sécurité durable, mais le prix pour que le pays ne s’embrase pas totalement lors de ces échéances devenues récurrentes. On finance l’amortissement du désordre, pas sa disparition.
Une fois la nuit passée, le rituel se poursuit sans surprise. Bilans provisoires, éléments de langage, remerciements appuyés aux forces de l’ordre, promesses de fermeté. Puis le silence. Les images circulent quelques heures avant de disparaître dans le flux de l’actualité. Les chiffres se figent. Le pays entre dans la nouvelle année comme il a terminé la précédente, un peu plus usé, un peu plus résigné. Personne n’est dupe
Ni ceux qui ont vu leur voiture brûler, ni ceux qui ont passé la nuit enfermés chez eux, ni ceux qui étaient sur le terrain à courir d’un point à un autre pour contenir le désordre. Tout le monde sait que ce n’est qu’un épisode de plus dans une série désormais bien rodée.
Ce qui s’installe ainsi, année après année, c’est une normalisation du chaos. Le 1er janvier n’est plus un recommencement, c’est une répétition. On ne repart pas sur des bases saines, on recommence au même point, avec un peu plus de dégâts, un peu plus de fatigue, un peu plus de résignation. Le pays n’attend plus un redressement, il espère seulement que la prochaine fois ne sera pas pire. Cette attente minimale dit tout. Elle marque l’abaissement des exigences collectives et la disparition progressive de l’idée même de normalité.
Il faut aussi regarder ce que cette répétition produit sur la société elle-même. À force de se reproduire, le désordre ne choque plus, il façonne. Les habitants adaptent leurs comportements, évitent de sortir, protègent leurs biens, intègrent le risque comme une donnée ordinaire. Ce n’est plus la peur qui domine, mais l’accoutumance. Et cette accoutumance est peut-être le signe le plus inquiétant de l’affaissement. Un pays ne se délite pas seulement quand l’ordre disparaît, mais quand l’absence d’ordre devient tolérable.
Dans le même temps, le langage officiel s’adapte. On ne parle plus de violences, mais de tensions. On ne parle plus d’émeutes, mais d’incidents. Ce glissement lexical accompagne un renoncement politique plus profond. Quand on ne sait plus résoudre un problème, on commence par l’édulcorer. Le discours se veut rassurant, modéré, responsable. Mais il finit par sonner creux, parce qu’il ne correspond plus à l’expérience vécue.
Ce 1er janvier ne constitue donc pas un accident, mais la confirmation d’un modèle. Un modèle où l’État sait que certaines nuits échapperont à l’ordre commun et organise méthodiquement les moyens d’y survivre sans jamais en traiter les causes. La France ne s’effondre pas dans un chaos brutal. Elle s’enfonce lentement dans une gestion routinière du désordre. Et c’est précisément cette répétition, cette prévisibilité, cette banalité du bordel qui constitue aujourd’hui le constat le plus accablant.
Jérôme Viguès