
Le Conseil d’État vient de valider l’utilisation de l’écriture inclusive sur des plaques commémoratives de la Ville de Paris. Une décision présentée comme purement juridique, technique, presque anodine. En réalité, elle marque une étape supplémentaire dans un glissement idéologique assumé, où l’institution chargée de dire le droit entérine une transformation militante de la langue au nom d’un prétendu usage. Il ne s’agit pas ici d’un débat littéraire ou académique, mais d’un choix politique déguisé en neutralité administrative. L’écriture inclusive n’est pas née d’un usage populaire spontané, elle est le produit d’un combat idéologique précis, porté depuis des années par des milieux militants et institutionnels, notamment par la mairie de Paris sous l’impulsion d’Anne Hidalgo.
En la reconnaissant comme relevant pleinement de la langue française dans l’espace public officiel, le Conseil d’État ne se contente pas de trancher un litige local. Il envoie un signal clair : celui d’une administration qui ne se contente plus d’arbitrer, mais qui accompagne, valide et protège une vision du monde particulière. Le débat n’est donc pas de savoir si l’écriture inclusive existe ou non dans certains cercles militants. Il est de comprendre pourquoi l’institution suprême du droit administratif choisit de la consacrer sur des plaques commémoratives, c’est-à-dire sur des supports censés transmettre une mémoire collective commune, stable, intelligible par tous. En prétendant que l’écriture inclusive relève naturellement de la langue française, le Conseil d’État évacue toute la dimension conflictuelle du sujet et transforme un choix idéologique en évidence juridique. Ce tour de passe-passe sémantique n’est pas neutre. Il participe à une redéfinition silencieuse des normes culturelles, sans débat démocratique, sans validation populaire, par simple accumulation de décisions administratives présentées comme techniques. Derrière la façade juridique, c’est une certaine conception du langage, de l’histoire et de la société qui s’impose, par le haut, au nom du progrès, sans jamais assumer son caractère militant.
Ce qui frappe dans cette décision, ce n’est pas seulement son contenu, mais la logique qu’elle installe. Le juge administratif n’est plus ici un arbitre qui constate un état du droit, il devient un acteur qui accompagne une évolution idéologique en la recouvrant d’un vernis juridique. En affirmant que l’écriture inclusive relèverait de la langue française au sens institutionnel du terme, le raisonnement contourne soigneusement la question centrale : qui décide de ce qu’est la langue commune, et selon quels critères. La langue n’est pas un matériau neutre que l’on redéfinit par voie contentieuse. Elle est un héritage collectif, stabilisé par l’usage majoritaire, l’enseignement, la transmission. Or, sur ce point précis, les positions sont connues et constantes, y compris au sein de l’Académie française, qui a maintes fois alerté sur le caractère artificiel, clivant et illisible de l’écriture inclusive. Cette opposition n’est pas marginale, elle traverse l’école, les enseignants, les parents, les administrations elles-mêmes, dont beaucoup refusent ou contournent ces formes dans la pratique quotidienne.
Face à cela, le Conseil d’État choisit pourtant de trancher comme si le débat était clos, comme si l’usage était établi, comme si la contestation relevait d’un archaïsme sans légitimité. C’est là que le basculement est net. Le droit n’est plus utilisé pour garantir un cadre commun, mais pour neutraliser toute résistance à une évolution imposée par le haut. La décision ne crée pas seulement un précédent juridique, elle verrouille symboliquement le débat. Dès lors que l’écriture inclusive est reconnue comme relevant pleinement de la langue française dans l’espace public, toute opposition pourra être disqualifiée comme idéologique, rétrograde, voire contraire à l’ordre juridique. Ce mécanisme est redoutablement efficace. Il permet d’imposer une norme culturelle sans jamais passer par le suffrage, sans débat parlementaire, sans consultation populaire. Le juge administratif devient ainsi le relais discret d’un projet culturel qui n’ose plus s’assumer comme tel. Et derrière l’apparente technicité de la décision, c’est bien une fracture qui se creuse entre une élite institutionnelle convaincue de sa mission progressiste et une population à qui l’on impose, plaque après plaque, une langue qu’elle n’a jamais choisie.
Ce qui se joue ici dépasse donc largement quelques plaques commémoratives parisiennes. En validant l’écriture inclusive dans l’espace public officiel, le Conseil d’État ne se contente pas d’interpréter le droit, il redéfinit silencieusement ce qui doit être tenu pour normal, légitime, incontestable. Il transforme un combat militant en norme administrative, puis en évidence juridique. Et une fois cette évidence installée, toute contestation devient suspecte, disqualifiée d’avance. C’est ainsi que procède le pouvoir lorsqu’il ne veut plus convaincre : il fait trancher par le juge ce qu’il n’ose pas soumettre au débat démocratique. La langue, qui devrait être un bien commun partagé, devient alors un outil de rééducation symbolique, imposé par décisions successives, sans vote, sans mandat, sans assentiment populaire. À force de dire le droit à la place du peuple, l’institution finit par gouverner la culture elle-même. Et quand le juge commence à décider de ce que l’on doit écrire pour bien penser, ce n’est plus seulement la langue française qui est altérée, c’est l’idée même de souveraineté collective qui est vidée de sa substance.
Jérôme Viglès