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20 JANVIER 1946 - quand Charles de Gaulle maîtrisait l’art de la sortie

Gouvernement provisoire

Le 20 janvier 1946, de Gaulle quittait le pouvoir dans une mise en scène parfaitement orchestrée. Une leçon de théâtre politique qui résonne étrangement avec notre actualité.

Le pouvoir ne tient pas à la parole, mais au silence, y compris en démocratie. Les discours, les bravades et les effets de manche sont pour la conquête. La sobriété et la retenue, pour le triomphe. Le dédain, pour la défaite. Pour agir de la sorte, il ne faut pas seulement de l’intelligence, il faut maîtriser l’art de la comédie, exécuter le bon geste, se taire, ne pas regarder derrière soi, tout ça, au bon moment. C’est un talent de metteur en scène, et le plus grand metteur en scène du théâtre français, c’est le général de Gaulle.

Il y a 80 ans jour pour jour, le 20 janvier 1946, l’homme du 18 Juin démissionnait de la présidence du gouvernement provisoire de la République. L’histoire a retenu cette décision comme une nouvelle fracassante, ce qu’elle n’a pas été sur le moment. À la fin de l’année 1945, la France élit sa première assemblée, constituante, après la guerre. Les communistes arrivent premiers, 158 sièges ; le Mouvement républicain populaire (MRC), deuxième, sorte de parti démocrate-chrétien, remporte 152 sièges. Quant aux socialistes, ils ne sont pas loin derrière avec 142 sièges. Bref, une assemblée tripartite.

Le faux départ au Canada

Cette donnée n’est d’ailleurs pas la seule à avoir des échos avec la crise rencontrée par la Ve République depuis la dissolution de 2024. Dans un premier temps, de Gaulle ne pense rien de cette assemblée ou presque. D’ailleurs, le 13 novembre 1945, date à laquelle elle doit statuer sur la reconduction du Général à la tête de l’État, de Gaulle déjeune avec Churchill, qui vient, lui, de perdre les élections. Souvenirs, plaisanteries, décontraction : le repas s’étire, de Gaulle montre de l’indifférence vis-à-vis des la délibération de l’Assemblée.

Il a raison puisqu’il est reconduit dans ses fonctions à l’unanimité moins une voix. Cela étant, les problèmes commencent. Les communistes, première force parlementaire, réclament les ministères de l’Intérieur, des Affaires étrangères et de la Défense. Non seulement de Gaulle refuse, mais il prend les Français à témoin dans une allocution qui va susciter un scandale. Les communistes, pour des raisons évidentes, ne peuvent pas contrôler la diplomatie française, voilà son propos. Ça réagit vite et mal : de Gaulle défie la souveraineté du Parlement en prenant le peuple à témoin. Du populisme ? Peut-être, mais il ne s’arrête pas là.

Il menace de démissionner avec une mise en scène exemplaire. Comme le rappelle Julian Jackson dans sa biographie*, le Général convoque, en pleine, nuit l’ambassadeur du Canada pour « étudier la possibilité de partir au Canada en tant que simple citoyen s’il ne parvient pas à former un gouvernement ». Le public y croit. Les communistes cèdent. De Gaulle a remporté la première bataille, mais la campagne est encore longue. L’Assemblée rédige la nouvelle constitution, non seulement sans impliquer le chef de l’État, mais en plus en donnant une tonalité disons parlementaire aux futures institutions, ce qui ne plaît pas au Général.

« J’emporte avec moi mon mystère »

Ça lui plaît si peu qu’il part en vacances, ce qui n’était pas sa spécialité. Direction Antibes, en famille. Un séjour consacré à la mauvaise humeur et aux atermoiements quant à une démission. Quand il rentre à Paris, sa décision est prise, mais il n’en dit rien. Le 17 janvier, il préside le Conseil des ministres, parle affaires étrangères et peste contre les Anglais pendant un long moment.

Bref, en apparence, tout est normal. Si le public ne s’en est pas rendu compte, la dramaturgie est en marche, l’issue, inexorable. Trois jours plus tard, un dimanche (!), scène finale. De Gaulle convoque ses ministres : bonjour, ne vous asseyez pas, je démissionne, c’est irrévocable. Il leur serre la main, quitte la pièce, monte dans une voiture. Ça va vite. Il séjourne à Marly, reçoit des visiteurs et, en privé, passe beaucoup plus de temps qu’on ne l’a dit à justifier son geste.

De Gaulle n’était ni apaisé ni apaisant. Sa vie en forme de coup de théâtre relevait d’un art de la forme qui lui donnait une supériorité sur le fond. Ses biographes sont unanimes : quitter le pouvoir n’a pas été une décision facile et, même prise, il n’en tira pas la moindre sérénité. Cela étant, aux yeux de la France, la pièce devait être jouée avec rigueur et il n’était pas question d’apparaître fébrile en public.

Cette détermination de façade ne correspondait pas à son état d’esprit, inquiet. Revenir, bien sûr, il y pensait ; mais quelle garantie avait-il ? Il s’attendait à des manifestations, rien ne se produit. De Gaulle partit pour l’exil à Colombey-les-Deux-Églises avec sa conscience. Et la certitude d’avoir joué une pièce parfaite. À Claude Guy, il écrit : « Le pittoresque ne s’oublie pas. En partant sans me retourner, j’emporte avec moi mon mystère. »

*Julian Jackson, De Gaulle, Une certaine idée de la France, Paris Seuil, 2019.

Arthur Chevallier

Date de dernière mise à jour : 21/01/2026

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