POLITIQUE - Géométrie variable des meetings LFI : symptôme d’une impasse politique

LFI annonce que la nouvelle conférence de Mélenchon à Lille est interdite  par la préfecture

Il faut vraiment ralentir et prendre le temps d’observer, parce que la politique sérieuse commence toujours par là. Avant les slogans, avant les indignations automatiques, avant les éléments de langage, il y a ce que l’on voit. Et ce que montrent les récents meetings de La France insoumise mérite qu’on s’y arrête longuement, car ce n’est ni anecdotique, ni marginal, ni accidentel. C’est une mécanique désormais bien installée, répétée, assumée dans les faits, même si elle n’est jamais revendiquée ouvertement.

À la Courneuve, la scène est frappante par son homogénéité. La salle est composée presque exclusivement de Noirs et d’Arabes. La tribune reflète exactement cette composition. Les visages, les parcours, les discours, tout est aligné. Les thèmes abordés tournent autour du racisme, des violences policières, des discriminations, de l’oppression systémique. Le vocabulaire est militant, codifié, répété. L’angle est clair. On ne s’adresse pas à des citoyens au sens large, on parle à un public identifié, reconnu comme tel, et surtout conforté dans une lecture du monde où l’identité devient la clé de compréhension principale de la réalité sociale et politique.

La question sociale est bien présente, mais elle est secondaire, presque décorative. Elle vient après l’origine, après la couleur, après l’appartenance. Le message implicite est limpide. La fracture centrale de la société française ne serait plus économique ou sociale, mais d’abord raciale et identitaire. Et ce message est délivré à un public déjà acquis, déjà convaincu, à qui l’on renvoie une image valorisante de lui-même, soudée, légitime, prioritaire dans le combat politique.

Ce meeting fonctionne parce qu’il rassure. Il rassure ceux qui y assistent sur leur place dans le récit politique. Il leur dit qu’ils sont au cœur du problème et donc au cœur de la solution. Il crée une solidarité interne forte, mais fermée, repliée sur elle-même. Ce n’est pas un appel au peuple au sens républicain. C’est un appel communautaire, même si le mot est soigneusement évité, parce qu’il fait peur dès qu’on le prononce à voix haute.

Puis on change de décor. On traverse le pays. Et l’on arrive à Villeneuve d’Ascq. Et là, le contraste est saisissant. La salle est très majoritairement blanche. L’ambiance est différente. Plus calme. Plus posée. Plus académique. Le ton change immédiatement. Les intervenants ne sont plus les mêmes. Le discours se transforme. On parle davantage de services publics, de redistribution, de conditions de travail, de politiques sociales. Le vocabulaire identitaire s’efface presque totalement. La charge symbolique disparaît. Le propos devient plus général, plus lisse, plus acceptable pour un public qui ne se reconnaît pas dans les codes du militantisme racialisé.

On a l’impression d’assister à deux pièces différentes jouées par la même troupe sous le même logo. Ce n’est plus la même histoire. Ce ne sont plus les mêmes ennemis. Ce ne sont plus les mêmes leviers émotionnels. Et pourtant, il s’agit censément du même mouvement politique, porteur du même projet et de la même vision de la société. Cette dissonance n’est pas un détail. Elle est centrale.

On peut toujours tenter de se réfugier derrière l’argument de la sociologie locale. Dire que les villes sont différentes, que les publics ne se ressemblent pas, que les réalités démographiques imposent des adaptations. Mais cet argument ne tient plus quand le phénomène se répète avec une telle régularité. Quand les visages dans la salle correspondent systématiquement aux visages sur scène. Quand les discours s’ajustent aussi finement aux origines supposées du public. À un moment donné, il faut arrêter de se mentir. Il ne s’agit plus d’adaptation, mais de segmentation.

La France insoumise ne cherche plus à construire un peuple autour d’intérêts communs et d’un destin partagé. Elle gère des blocs électoraux. Ici, on active le registre identitaire. Là, le registre social. Ici, on mobilise sur la mémoire, le ressentiment, la victimisation. Là, on mobilise sur le pouvoir d’achat et les services publics. Chaque public reçoit le discours qui lui correspond. Chacun est enfermé dans sa case. Et surtout, on évite soigneusement de tout mélanger.

Le problème n’est pas de parler de racisme ou de discriminations. Le problème n’est pas de parler de pauvreté ou de déclassement. Le problème, c’est de ne jamais relier ces réalités dans un récit commun. De ne jamais dire que la misère, l’injustice et l’humiliation traversent toutes les origines. De ne jamais construire un discours capable de dépasser les appartenances pour parler d’intérêts partagés.
Cette logique devient franchement inquiétante quand on se rappelle certaines déclarations méprisantes sur les Blancs pauvres du Nord, présentés comme idiots parce que pauvres. Cette phrase, loin d’être un simple dérapage verbal, est révélatrice d’un état d’esprit. La pauvreté n’est plus une injustice universelle à combattre. Elle devient risible lorsqu’elle touche les mauvaises catégories. Le mépris de classe n’a pas disparu. Il a simplement changé de cible.

Les ouvriers, les employés, les chômeurs des territoires désindustrialisés comprennent très bien ce qui se joue. Ils sentent qu’ils ne sont plus au centre du projet politique. Qu’ils ne sont plus que des figurants encombrants, tolérés mais jamais valorisés, parfois moqués, souvent instrumentalisés. On leur demande de voter au nom de la solidarité, tout en leur expliquant implicitement qu’ils ne sont pas du bon côté de l’histoire.

À force de hiérarchiser les souffrances, on détruit l’idée même de solidarité populaire. À force de classer les colères, on empêche toute convergence réelle. Ce que fait aujourd’hui La France insoumise, ce n’est pas réduire les fractures françaises. C’est les organiser, les figer, les exploiter. C’est enfermer chacun dans une identité, dans une colère spécifique, dans un récit fermé.
La politique devient alors une succession de meetings à géométrie variable. Chacun vient y entendre ce qu’il a envie d’entendre. Personne n’est confronté à l’autre. Personne n’est obligé de dépasser sa bulle. On ne construit plus un avenir commun. On gère des ressentiments séparés.

À terme, cette stratégie est une impasse. On ne gouverne pas un pays avec des clientèles juxtaposées. On ne reconstruit pas une nation en additionnant des colères qui ne se parlent jamais. La République ne peut pas survivre longtemps à cette fragmentation organisée. Et les images de ces meetings, si différents, si cloisonnés, si soigneusement calibrés, en sont déjà le symptôme le plus visible et le plus inquiétant.

Jérôme Viguès

Date de dernière mise à jour : 20/01/2026

Questions / Réponses

Aucune question. Soyez le premier à poser une question.
Anti-spam
 
1 vote. Moyenne 4 sur 5.