
Grasset est une maison d’édition assez prestigieuse, qui était dirigée par un homme manifestement très compétent et très charismatique, Olivier Nora. Grasset a été racheté par le groupe Lagardère, dirigée par Vincent Bolloré.
Boualem Sansal a quitté les Éditions Gallimard et rejoint Grasset, il y a quelques semaines pour l’édition de son nouveau livre. Olivier Nora voulait publier ce bouquin dans six mois, pour ne pas gêner le lancement de nouveaux livres.
Or, il se trouve que Boualem Sansal est atteint d’un cancer, et on ne sait pas dans quel état il sera dans six mois.
Pour Vincent Bolloré, il était donc opportun que l’édition du nouveau livre de Boualem Sansal soit édité dès maintenant et sans attendre. Par ailleurs, il y a déjà assez longtemps que l’on attend un livre qui parle du régime algérien comme il se doit. Olivier Nora s’y opposait.
Apparemment, il semble dans le monde de l’édition qu’un simple dirigeant manager n’ait pas à obéir à son actionnaire. Cela peut se concevoir au nom de l’intérêt de l’entreprise. Cependant, dans une entreprise, surtout qui n’est pas une multinationale, le vrai patron, c’est l’actionnaire, surtout si il possède toute l’entreprise.
À défaut de pouvoir s’entendre, ce qui est quand même assez incroyable pour une question qui semble aussi bénigne, Olivier Nora a été licencié.
Les auteurs de Grasset, dont certains sont médiatiques et connus, ont rédigé une lettre disant qu’ils démissionnent de leur contrat avec Grasset, et ne veulent plus que Grasset exploite leur travail.
Communiqué solennel, message enflammé sur les réseaux sociaux, puis rupture immédiate du contrat. Le geste est présenté comme moralement nécessaire, presque inévitable. Ils se sont tous crus à une réunion de l’internationale socialiste chantant « C’est la lutte finale ».
Mais cette posture soulève des questions. Dans un secteur où les contrats sont complexes, où des dizaines de collaborateurs dépendent d’un projet, partir avec fracas n’est jamais neutre. Derrière l’image de l’artiste engagé se cache parfois une décision prise dans l’urgence, sans considération pour les conséquences collectives. Les équipes éditoriales, les techniciens, les attachés de presse se retrouvent alors à gérer une crise qu’ils n’ont pas provoquée, mais ça, ils n’en n’ont également manifestement rien à faire.
Il y a manifestement forme d’infantilisation du débat. Quitter une maison d’édition au premier désaccord, au nom de leur amitié pour Olivier Nora, disent-ils, revient à refuser toute nuance, toute discussion. Comme un enfant gâté qui abandonne le jeu dès qu’il n’en contrôle plus les règles, l’artiste privilégie une réaction spectaculaire plutôt qu’un dialogue difficile mais potentiellement constructif. Ça ne semble pas être le cas.
Manifestement, le fait que leur collègue Boualem Sansal puisse éventuellement « bouleverser » (c’est à prouver…) le lancement de leurs livres, montre une certaine fragilité de leur part quand à leur certitude de qualité et de succès.
Ensuite, il semble bien qu’ils se foutent royalement de ce que celui-ci ait un cancer et puisse disparaître relativement rapidement. Évidemment, je ne suis pas à la place de ce grand professionnel que semble être Olivier Nora, mais cela me laisse quand même sceptique. Pour ma part, j’achète un livre qui m’inspire et m’intéresse, et il en sort d’autres en permanence.
Ils se sont tous ligués et il y a eu en conséquence 115 départs d’écrivains confirmés. Voilà pour ce qu’ils pensent être du panache. Admettons.
Officiellement, il s’agit de prises de position courageuses, d’un refus de compromis face à des valeurs jugées incompatibles. Officieusement, certains observateurs y voient surtout des réactions impulsives, parfois proches du caprice.
Cela semble quand même conforme à l’air du temps, l’anti Bolloré basique que mène le système.
Le monde culturel a toujours été un espace d’expression politique. Refuser d’être associé à une ligne idéologique peut être un choix cohérent, voire nécessaire pour préserver son intégrité artistique. Dans ce cas, ils ont trouvé un prétexte pour rentrer dans le moule anti Bolloré.
Ensuite, parmi les noms des auteurs qui indiquent quitter Grasset, certains me sont totalement inconnus, et je me demande réellement combien il rapportaient à Grasset.
D’autres sont connus, mais à lire les noms, j’y lis beaucoup de noms de bobos gauchos, comme Alain Minc (77 ans), ou Pascal Bruckner (77 ans), Frédéric Beigbeder (61 ans), Virginie Despentes (56 ans) parmi les plus connus. Pour les autres, je n’en sais rien.
Au fond, ces ruptures racontent quelque chose de notre époque : une polarisation accrue, une exigence de cohérence immédiate, et une difficulté croissante à composer avec le désaccord. Dans ce climat, artistes et institutions avancent sur une ligne de crête, entre convictions profondes et tentation du geste spectaculaire.
Reste à savoir si ces départs tonitruants marquent un progrès vers une plus grande responsabilité morale… ou s’ils participent, au contraire, à transformer le débat public en une succession de réactions à chaud, où l’indignation de bobos-enfants gâtés souvent gauchistes remplace la réflexion.
Quoi qu’il en soit, je suis certain que le nouveau directeur de Grasset sera également talentueux, et que cela va faire de la place pour des auteurs talentueux beaucoup plus jeunes.
Après l’ivresse du coup d’éclat, beaucoup de ceux qui sont partis déchanteront, et cela ne sera pas pour me déplaire. Il est même possible que certains reviennent en mendiant… car je ne suis pas sur non plus que tous ces auteurs retrouvent un éditeur, avec les même moyens.
Vincent Bolloré a déjà réussi à transformer Canal+, une machine à propagande de la gauche caviar, qui vivait tellement dans la dépense qu’elle accumulait les pertes, en machine à cash, en entreprise mondiale et en patron du cinéma français, qui est en train d’atteindre la taille critique qui lui permet de rivaliser avec les Américains au niveau mondial.
Beaucoup d’auteurs ne peuvent pas être publiés, car il existe chaque année des centaines de livres qui sortent et naturellement, tout le monde ne peut pas être publié. De surcroît les « anciens », tiennent à leur réseau et à leurs places, car ils ont tous besoin d’argent. Ce ne sont pas des saints, ni des mères Teresa. Ça se saurait…
Une nouvelle page de Grasset va s’ouvrir, et je lui souhaite tout le succès du monde, avec des auteurs renouvelés. Quant aux vieux débris qui la quittent, bon débarras.
Albert Nollet