
De retour d’un court voyage touristique à Cuba1, quelques impressions rapides.
D’un côté les signes d’une économie à bout de souffle sont omniprésents : immeubles non entretenus ou en ruines en dehors des centres-villes, infrastructures défaillantes, et l’obsédante débrouille pour trouver l’essentiel. De l’autre règne une atmosphère de sécurité et de calme social insolite pour la région. Cette île, toujours sous l’embargo américain, est un laboratoire où se côtoient la pénurie matérielle et une cohésion humaine tenace.
L’économie asphyxiée : des infrastructures au bord de l’effondrement
Le premier choc est celui de la vétusté. Seuls 38,1 % du réseau routier national étaient en « bon état » en 2021, selon les chiffres officiels. Les routes défoncées ralentissent tout et grèvent un transport déjà chaotique, limitant de fait la vitesse maximale à moins de 60 km. Il est vrai qu ‘il y a assez peu de véhicules individuels et donc pas d’embouteillages.
Mais c’est la crise énergétique qui plonge le pays dans l’obscurité, littéralement. Dépendant à 95 % de combustibles fossiles, dont une bonne part importée à grand frais, le système électrique est exsangue. En 2022, lors des pires coupures, des villes entières ont vécu plus de 10 heures par jour sans courant. Cependant, globalement, le secteur touristique indispensable à l’obtention de devises est relativement épargné. La situation désormais est aggravée par l’embargo sur le pétrole vénézuélien imposé par les États-Unis et remplacé partiellement par le pétrole mexicain.
Les ambitions de modernisation semblent un lointain souvenir. Le chantier fantôme de la centrale nucléaire de Juraguá, abandonné après avoir englouti 1,1 milliard de dollars, en est le symbole de gaspillage le plus désastreux. Les énergies renouvelables, malgré un ensoleillement idéal, peinent à émerger : à peine 300 MW de solaire installés, une goutte d’eau face aux besoins. Le pays ne dispose pas des capitaux nécessaire pour s’équiper.
Cette paralysie frappe un secteur public pléthorique et peu productif. Il emploie encore 65,8 % des travailleurs, souvent dans des postes redondants — il n’est pas rare de voir trois employés pour une tâche qui n’en nécessiterait qu’un. Un « sur-emploi » délibéré qui maintient un taux de chômage officiel artificiellement bas à 1,5 %, mais étouffe toute efficacité. Le salaire moyen dans ce secteur était de 4 209 pesos cubains (environ 17-20 euros au marché noir au premier semestre 2023, une misère qui oblige presque tous les Cubains à jouer les équilibristes entre le travail officiel et informel.
L’environnement paie un lourd tribut à cette gestion défaillante. En dehors des centres-villes historiques, la collecte des ordures est aléatoire, les dépôts sauvages se multiplient, et des cours d’eau charrient des eaux usées souvent non traitées et des ordures ménagères. L‘éducation civique dans ce domaine semble défaillante : il n ‘est pas rare de voir des promeneurs qui jettent des ordures dans la rue ou la nature.
Le gouvernement invoque que cette situation est en priorité due à l’embargo états-unien, évaluant son coût cumulé à 159 milliards de dollars. Si ce « blocus » est un frein majeur aux investissements et aux importations, les analystes pointent également la rigidité chronique d’un modèle économique hyper-centralisé.
Le secteur privé, une bouée de sauvetage étroitement contrôlée
Face à la faillite de l’État, le secteur privé tente de s’imposer comme une bouffée d’oxygène. Fin 2023, environ 11 000 PME privées et plus de 4 500 coopératives avaient été légalisées, aux côtés de 286 000 travailleurs indépendants. Les restaurants privés et chambres d’hôte ont transformé le visage de certains quartiers. Une comparaison entre restaurants d’État et privés est édifiante : les seconds ont moins de personnel, sont plus efficaces et délivrent des repas plus variés.
Mais cette liberté est étroitement corsetée. L’État interdit l’accès aux secteurs stratégiques (énergie, presse, télécoms) et rend les importations de matières premières très difficiles. Malgré cela, son poids économique est incontournable. Si Cuba ne publie pas de chiffre officiel, les économistes estiment que le secteur non-étatique — incluant l’agriculture privée qui produit plus de 90 % des légumes et 71 % du lait — génère désormais entre 30 % et 40 % de la richesse nationale. Une part qui ne cesse de croître, creusant un fossé visible entre ceux qui ont accès aux devises et les autres.
Une société frugale : la pauvreté sans la misère
C’est ici que réside le cœur du mystère cubain, le grand paradoxe qui défie les logiques économiques habituelles. Le pays présente une pauvreté monétaire généralisée, mais il est remarquablement préservé de l’extrême misère et de ses stigmates les plus criants. La différence est capitale. On ne voit pas de malnutrition, de rues peuplées de mendiants agressifs (mais dans les grandes villes il y a des mendiants), ou de familles entières dormant dans des cartons. La population est habillée correctement, souvent de manière moins avachie qu’une partie de celle de Paris. Cette absence de dénuement absolu n’est pas le fruit du hasard, mais celui d’un système de protection sociale qui, malgré ses failles, assure un plancher minimum.
Ce filet de sécurité repose sur trois piliers. D’abord, le carnet de rationnement, qui garantit à chaque foyer, pour une somme dérisoire, un panier de base de riz, haricots, huile et sucre. Mais à coté de celui-ci les familles doivent aussi s’approvisionner sur les marchés libres dont les prix dérisoires pour les Européens sont trop élevés pour la plupart des Cubains. Ensuite, l’accès universel et gratuit à la santé2 et à l’éducation, deux domaines où l’État maintient farouchement son investissement, même si la qualité a décliné. Enfin, la stabilité du logement : l’expulsion locative est quasi impossible, transformant les logements souvent délabrés en refuges intouchables.
Cette frugalité imposée a forgé une culture de l’ingéniosité et du recyclage qui contraste avec le consumérisme occidental. On répare tout, on se débrouille, on échange des services. Les magasins ne proposent sur leur étalage que l’essentiel. Cette économie de la débrouille crée des liens de dépendance et d’entraide qui renforcent le tissu social. La pauvreté est collective et partagée, ce qui, d’une certaine manière, la rend moins violente psychologiquement. L’inégalité la plus forte est entre ceux qui ont accès aux devises (via le tourisme ou les envois de fonds familiaux de l’étranger) et ceux qui n’en ont pas.
L’identité métissée et le sentiment de sécurité
Comment une société soumise à une telle pression économique ne se disloque-t-elle pas ? La réponse réside peut-être dans son homogénéité culturelle profonde.
Les statistiques ethniques officielles déclaratives (64,1 % de Blancs, 26,6 % de métis, 9,3 % de Noirs) cachent une réalité bien plus métissée3. Des études génomiques révèlent que plus de 90 % des Cubains ont un patrimoine génétique mixte, avec en moyenne 72 % d’ascendance européenne, 20 % africaine et 8 % amérindienne4. Ce creuset partagé, où l’ascendance africaine est bien plus importante que ne le disent les déclarations, forge une identité nationale qui transcende largement les clivages raciaux. En particulier les relations entre Blancs et Noirs semblent pacifiées, on rencontre de nombreux couples mixtes et à la différence des Antilles françaises, aucun racisme anti-Blanc.
Surtout, Cuba présente un visage social d’une stabilité déconcertante pour l’Amérique latine. Le sentiment de sécurité est le bien le plus précieux. Les femmes s’habillent comme elles souhaitent et marchent seules la nuit sans crainte. Le taux d’homicides (6,2 pour 100 000 habitants en 2022) est l’un des plus bas du continent. La délinquance ordinaire y est enregistrée à un niveau infinitésimal comparé à l’Europe (327,4 délits pour 100 000 habitants contre 5 983,8 en France en 2022), même si les méthodes de comptage diffèrent. La police est discrète, absence des portiques de sécurité qui ont envahi les capitales occidentales. On pénétrée aisément dans les musées sans devoir subir comme en France de mesures vexatoires. Les contrôles à l’aéroport de La Havane ne sont nullement agressifs et anxiogènes comme en Europe.
Les femmes cubaines bénéficient d’une égalité formelle et leur situation est meilleure que celle des autres pays latino-américains : un taux d’alphabétisation de 99,9 %, un niveau d’éducation élevé (elles représentent 63 % des diplômés universitaires) et une présence significative sur le marché du travail (41 % de la main-d’œuvre civile en 2021). L’espérance de vie des femmes est de 81 ans. Elles bénéficient d’un accès libre à la contraception et à l’avortement, et d’un congé maternité rémunéré.
En interne, le principal facteur de déséquilibre est la coexistence d’un secteur public peu productif et d’une économie privé plus dynamique. Paradoxalement c’est l’embargo états-unien qui verrouille le système : une libération des échanges dynamiserait encore plus le secteur privé et obligerait à une évolution plus radicale du système économique. En fait la persistance de cet embargo états-unien depuis plus de 60 ans défie la rationalité : il est l’arme d’un pays qui dès la fin du XIXe siècle ambitionnait d’annexer Cuba et du poids politique des émigrés cubains qui ont fuit le régime castriste.
Mais le choix entre ce socialisme tropical et la société de marché appartient au seul peuple cubain, pour le meilleur ou pour le pire. Et certainement pas au grand voisin revanchard ou au touriste européen interpellé par ce modèle décroissant à forte identité nationale.
Jean Lamolie
1- Voyage privé financé par l’auteur, sans contact avec les autorités officielles
2- Espérance de vie à la naissance en 2022 : Cuba, malgré la pénurie de médicaments provoqué par l’embargo : 79 ans ; États -Unis : 77,5 ans
3- Ce qui laisse à penser que des préjugés raciaux subsistent
4- La proportion de la population d’origine étrangère est inférieure à 0,11 %. La communauté musulmane compte entre 1500 et 3500 individus, essentiellement des convertis. Une seule « voilée » croisée durant le séjour.