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DÉPARTEMENTS - Le Cantal ouvre la voie de l’indépendance

Dans le Puy-de-Dôme, cette bergère n'en finit pas de compter les moutons -  La Montagne

On parle du Cantal comme d’un territoire à part, un coin tranquille, presque figé dans le temps, comme si son rôle se limitait à offrir un décor à ceux qui viennent respirer un week-end avant de repartir. On le décrit toujours de la même manière, les montagnes, les vaches, le silence, comme si tout s’arrêtait là, comme si derrière cette image simple, il n’y avait plus rien à dire, plus rien à penser, plus rien à construire.

Mais cette vision est une erreur. Une erreur profonde.

Parce que le Cantal n’est pas un territoire vide. Il n’est pas un territoire mort. Et surtout, il n’est pas un territoire incapable.

C’est un territoire qu’on a progressivement sorti du jeu.

Pas en le détruisant. Pas en le fermant. Mais en lui retirant, petit à petit, ce qui fait qu’un territoire existe réellement : la capacité de décider pour lui-même.

Le Cantal, tel qu’on le connaît aujourd’hui, est créé le 4 mars 1790. Mais cette date ne dit qu’une chose administrative. La réalité est bien plus ancienne. Ce territoire existait déjà comme un ensemble cohérent, humain, économique, géographique. Un pays de montagne organisé autour du massif volcanique, avec ses contraintes, ses logiques, ses équilibres.

Et surtout, une règle simple.

Ici, on ne survivait pas en attendant.

On survivait en produisant.

En transformant.

En décidant.

Et c’est précisément ça qui rend la situation actuelle aussi absurde.

Parce qu’aujourd’hui, tout est encore là.

Les terres.

L’eau.

Le bois.

Les entreprises.

Les savoir-faire.

Les hommes.

Tout est là.

Mais la décision, elle, est ailleurs.

On continue à produire, mais on ne maîtrise plus.

On continue à travailler, mais on ne décide plus.

On continue à exister, mais on dépend.

Et ça, ce n’est pas une fatalité.

C’est une construction.

Quand on regarde les chiffres, le constat est clair. Environ 143 000 habitants, près de 60 000 emplois, plus de 11 000 entreprises, dont plus de 1 100 industrielles. Une agriculture massive qui couvre plus de 60 % du territoire. Une activité réelle.

Ce n’est pas un territoire à l’agonie.

C’est un territoire en activité.

Mais sans stratégie globale.

Et c’est exactement là que tout bascule.

Parce qu’un territoire pauvre est un territoire qui n’a rien.

Le Cantal, lui, a tout.

Ou presque.

Ce qu’il n’a plus, c’est la main.

Prenons l’eau.

Sans eau, rien ne tient. Et dans le Cantal, elle est là. Partout. Propre, accessible, abondante. Une richesse tellement évidente qu’on ne la voit même plus.

À quelques kilomètres, une eau comme Volvic est devenue une marque mondiale. Même origine, même nature. Ce qui change, ce n’est pas la ressource.

C’est la décision.

Dans un cas, on a organisé.

Dans l’autre, on a laissé filer.

Et il y a encore plus frappant.

À Chaudes-Aigues, l’eau sort du sol à plus de 80 degrés. Trente-deux sources naturelles. Une utilisation depuis des siècles. Dès le Moyen Âge, des systèmes de chauffage existaient déjà.

Autrement dit, ici, l’énergie est là.

Locale.

Continue.

Disponible.

Et pourtant, à l’échelle du territoire, rien n’est structuré autour de ça.

On parle de transition énergétique, de souveraineté, d’autonomie… mais on ignore ce qui existe déjà.

On ne manque pas de solutions.

On manque de décision.

Même logique avec la terre.

Plus de 350 000 hectares agricoles. Environ 4 600 exploitations. Une production massive de lait, de viande, de fromage.

Le Cantal produit.

Il nourrit.

Il travaille.

Mais il ne maîtrise pas.

On bosse ici… et on encaisse ailleurs.

Et à un moment donné, ça ne tient plus.

Parce que ce n’est pas un accident.

C’est un système.

Puis vient l’industrie.

Et là, les clichés explosent.

Matière, fondée en 1932, à Arpajon-sur-Cère, produit du génie civil, des structures métalliques, des ouvrages techniques utilisés en France et à l’international. Des ingénieurs, des techniciens, des ouvriers qualifiés.

Le Cantal ne subit pas la modernité.

Il la fabrique.

Même chose avec Qualipac à Aurillac, plusieurs centaines de salariés, production pour la parfumerie de luxe, injection complexe, finition, précision.

Le Cantal produit du haut niveau.

Et puis il y a la réalité brute.

Lapeyre, à Ydes.

26 hectares.

270 salariés.

300 000 cuisines par an.

50 000 meubles de salle de bain.

150 000 plans de travail.

Des camions en continu.

Une vraie machine industrielle.

Et pourtant…

qui décide ?

Pas le territoire.

Et c’est là que tout se joue.

Parce qu’un territoire qui produit sans décider est un territoire qu’on peut arrêter du jour au lendemain.

On retrouve la même absurdité avec le bois.

Plus de 30 % du territoire couvert de forêts.

La matière est là.

Mais elle part ailleurs.

On coupe ici.

On transforme ailleurs.

On vend ailleurs.

On s’appauvrit ici.

Un territoire qui vend brut dépend.

Un territoire qui transforme décide.

Et puis il y a la montagne.

Le Lioran.

1868, le tunnel.

1886, la gare.

1906, les premiers skieurs.

1908, le Ski Club.

1911, des milliers de visiteurs.

Aujourd’hui, plus de 40 pistes.

Et surtout une chose rare.

On arrive en train.

On descend.

On est au pied des pistes.

Dans une époque obsédée par la mobilité, c’est un avantage énorme.

Et pourtant, il reste sous-exploité.

Encore une fois, le problème n’est pas ce qu’on a.

Le problème, c’est ce qu’on en fait.

Mais un territoire ne tient pas seulement par son économie.

Il tient par un cadre.

Par des règles.

Par une cohérence.

Et c’est là qu’intervient la question de la sécurité.

Pas la sécurité de discours.

La sécurité réelle.

Un territoire qui ne contrôle rien ne décide de rien.

Il subit.

Qui entre.

Pourquoi.

Comment.

Dans quelles conditions.

Ce ne sont pas des détails.

Ce sont des bases.

Un territoire n’est pas un hall de gare.

Il ne peut pas fonctionner sans cadre clair.

Sans capacité à dire oui.

Mais aussi à dire non.

Sans ça, il n’y a pas de cohérence.

Et sans cohérence, il n’y a pas de stabilité.

Et sans stabilité, il n’y a pas d’avenir.

Ensuite vient la question que personne ne pose vraiment.

Qui décide ?

Parce que sans réponse claire, tout le reste s’effondre.

Un territoire ne peut pas avancer avec une dilution permanente des responsabilités.

Il faut un centre.

Une direction.

Une structure capable de trancher.

De décider.

D’assumer.

Pas un système où tout le monde parle et personne n’agit.

Ensuite, il faut des priorités.

Qu’est-ce qu’on protège ?

Qu’est-ce qu’on développe ?

Qu’est-ce qu’on garde ?

Sans hiérarchie, il n’y a pas de stratégie.

Même chose pour l’économie.

Un territoire qui veut reprendre la main doit orienter ses flux.

Favoriser ses circuits.

Structurer ses échanges.

Garder une partie de la valeur.

Sinon, il continue à subir.

Et puis il y a la jeunesse.

Aujourd’hui, elle part.

Pas par choix.

Par manque de perspective.

Un territoire qui veut tenir doit lui donner une raison de rester.

Du travail.

Des opportunités.

Un avenir.

Sinon, tout le reste est inutile.

Et au-dessus de tout ça, il faut une chose.

Une vision.

Simple.

Claire.

Assumée.

Parce qu’au fond, tout est là.

On peut tourner autour autant qu’on veut, empiler les constats, multiplier les exemples, mais la réalité ne change pas.

Le Cantal n’est pas un problème.

Le Cantal est une solution.

Une solution qui n’a jamais été pensée comme telle.

Parce que tout ce qu’il faut pour tenir existe déjà.

Mais rien n’est dirigé.

Et un territoire sans direction finit toujours par décrocher.

Alors la question n’est plus de savoir si le Cantal peut.

La question est de savoir s’il veut.

Parce qu’au fond, ce texte ne parle pas seulement du Cantal.

Il parle de tous les territoires qui tiennent encore, mais qui ne décident plus.

La Bretagne.

La Corse.

Et bien d’autres encore.

Des terres qui produisent, qui travaillent, qui vivent… mais qui voient une partie de ce qu’elles créent leur échapper.

Alors la question dépasse largement un département.

Est-ce qu’on continue comme ça ?

Avec des territoires qui exécutent et un centre qui décide ?

Ou est-ce qu’on accepte enfin une autre logique ?

Des territoires qui reprennent la main.

Qui organisent.

Qui assument.

Qui avancent.

Pas forcément pour rompre.

Mais pour exister réellement.

Parce qu’au bout d’un moment, il faut être honnête.

Un territoire qui produit sans décider finit toujours par vouloir décider.

Et ce jour-là, ce n’est pas une crise.

C’est une conséquence.

Alors oui, certains parleront d’indépendance.

D’autres d’autonomie.

Les mots importent peu.

Ce qui compte, c’est le mouvement.

Reprendre la main.

Et faire son chemin.

Parce qu’au fond, personne ne construira à la place de ceux qui vivent sur place.

Personne.

Et le jour où plusieurs territoires feront ce choix en même temps…

ce ne sera plus une exception.

Ce sera un basculement.

 Jérôme Viguès

Date de dernière mise à jour : 12/04/2026

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