
Il avait lancé le mouvement « Allons z’idées », devenu quelques années plus tard « Inventer demain ». Et question invention, le bonhomme n’est pas en reste. Grand sculpteur de lui-même et fin ciseleur de sa renommée, il a même songé à se présenter à la candidature suprême en 1995. À l’en croire, ils étaient alors des milliers à l’appeler de leurs vœux pour qu’il incarne « ce rêve de justice et d’égalité qui ne peut pas mourir ». Ses amis socialistes, pourtant, n’en ont pas voulu, le fidèle Daniel Vaillant le traitant même de « déshonneur de la gauche ». Déjà.
Pourquoi avoir des convictions quand on a un destin ?
Jack Lang est un homme de conviction. Sur le papier. Champion du faire-savoir, l’emphase est son péché mignon. Sa vocation première était le théâtre, alors il est toujours en représentation. Sa batterie de casseroles prenant du volume à mesure que passaient les années, on l’a un peu moins entendu, mais il a beaucoup écrit. Ou fait écrire.
Comme une large proportion de politiques, singulièrement de son bord, Lang a surtout les convictions des vents porteurs. Opportuniste en diable, chassé par la porte, il revient toujours par la fenêtre. Tout comme Ségolène Royal, qu’il fustigeait et traitait d’idiote, avant d’appeler à voter pour elle, puis de la rejoindre en qualité de conseiller spécial, en 2007. « Ségolène Royal n’a aucune expérience, ni à l’international, ni dans un grand ministère. […] On ne peut pas jouer uniquement de son charme, ne rien dire et espérer devenir présidente », avait-il dit, avant d’expliquer qu’elle était la seule capable de battre la droite.
Si Jack Lang est de gauche, ce n’est certes pas pour être proche du peuple qu’il méprise, c’est pour faire du passé table rase. Dans son dégoulinant Dictionnaire amoureux de François Mitterrand, publié en 2016 (Éd. Plon), il écrit : « Vingt ans après sa mort, cent ans après sa naissance, François Mitterrand n'a jamais été aussi nécessaire. » Qu’importe s’il est le seul à le penser, comme ses écrits sur François Ier, ce livre est un miroir : « Je me projette dans le futur, je ne me retourne pas sur les ombres du passé. Je veux faire advenir un monde nouveau. Et c’est cela que François Mitterrand et moi partageons », écrit-il. « Nous voulons changer la France, lui apporter plus de justice sociale, plus d’égalité citoyenne. Nous tenons à la libérer de ses pesanteurs et de ses carcans. » Comme l’explique si bien Samuel Martin, l’esbrouffe langienne n’a eu qu’un but : asseoir le destin de la famille et sa fortune. C’est une affaire bien menée, qui remonte aux années 60, à Nancy, et au Festival de théâtre universitaire qui lui a permis de faire le tour de la planète aux frais du contribuable.
Un seul ennemi : le Front national
Quand on veut durer, il faut avoir l’échine souple sous ses costumes Smalto, raison pour laquelle, sans doute, Jack Lang a mis la pédale douce, ces dernières années. Son seul grand ennemi, et sans grand risque, a toujours été le Front national et ses descendants.
Alors qu’il était maire de Blois, en 1996, il dénonçait « le venin de la violence et du racisme », parlant même d’« idéologie criminogène ». Un an plus tard, interrogé sur France Inter en marge d’un congrès du PS, il n’hésitait pas à déclarer : « Le FN, j’ai envie de dire l’affront national, c’est un mouvement qui déshonore notre pays. C’est un mouvement totalitaire, fondé sur la haine de soi, sur la haine des autres. Il suffit, d’ailleurs, d’aller dans les villes dirigées par le FN, la censure, la délation, l’insécurité, le terrorisme intellectuel y règnent en maîtres. » Et d’ajouter : « Il y a plus grave encore, une sorte de lepénite qui parcourt ici ou là la société, qui est une maladie contagieuse, une sorte de venin qui s’incruste ici et là par petits abandons, petites lâchetés. » Alors, martial, il donne la ligne à suivre : « Il faut se sortir d’une sorte de complaisance ou de connivence et mener contre ce mouvement, quelles qu’en soient les formes, un combat sans merci. C’est pourquoi je me réjouis qu’un sursaut se soit produit à Strasbourg pour enrayer la marée brune. » Plus proche de nous, en 2015, auréolé de son mandat à la tête de l’Institut du monde arabe, , il lançait encore aux lycéens français d’Abou Dabi : « Le FN est une secte néo-fasciste. »
Des casseroles et des gamelles
Ses gamelles électorales et les millions d’électeurs du RN l’ont rendu plus discret sur le terrain de la politique. Bien au chaud sur les bords de Seine, il s’est concentré sur ses petites et grosses affaires, aidé en cela par une épouse totalement dévouée à sa carrière. Si l'on a pourchassé le couple Fillon pour les deux costumes du mari et l’emploi fictif de l’épouse, personne, en revanche, n’a trouvé à redire aux 500.000 euros de costumes offerts à Jack Lang par Smalto et les emplois de cerbère de Monique Lang. Il est un fait établi qu’elle régnait notamment sur la rue de Valois, trois secrétaires se relayant pour lui passer les communications destinées à son mari que personne ne pouvait rencontrer, pas même un ministre ou un hôte étranger, sans passer par elle.
Comme le rapportait dans son livre Jean-Pierre Colin (1), l’ami intime qu’elle ne daignerait plus revoir - un jour où, voyant le peuple de gauche déserter les urnes, il lui avait parlé de « la difficulté pour l’électeur socialiste d’admettre de la part de ses dirigeants un certain style de vie » —, Monique Lang lui avait alors répondu : « Mais si ce n’est pas pour vivre comme nous vivons, pourquoi est-ce que nous aurions fait tout cela ? »
Marie Delarue